REVUE 13
"L'objet nuit"
  «Or il n’est pas d’horreur au monde qui surpasse
La froide cruauté de ce soleil de glace
Et cette immense nuit semblable au vieux Chaos »

 Selon la mythologie primitive, Eros, l’Amour est issu du Chaos originel. Il féconde à son tour le Chaos qui engendre entre autres Erebe et sa sœur Nyx (Ténèbres et Nuit), Ether, Héméra et Gaïa (Air, Lumière du Jour et Terre). Cette fratrie s’est partagée, le visible et l’invisible, le solide et l’évanescent.

Au jour appartient la lumière, la vie, l’activité, le mouvement, le conscient, les teintes claires et vives, la chaleur du soleil, tandis que


  « L’irrésistible Nuit établit son empire,
Noire, humide, funeste et pleine de frissons; »

 Le latin noctem signifiait aussi bien la nuit que le sommeil, l’obscurité, la nuit de veilles, celle des enfers, de la débauche, de la cécité, la mort. Déclinaisons que l’on retrouve aujourd’hui dans nos expressions : celui qui a passé une mauvaise nuit a mal dormi ; celui qui n’a pas passé la nuit est mort.
L’expression Quelle nuit ! suggère que ce fut infernal… ou paradisiaque – parfois les deux : « Maudite soit la nuit aux plaisirs éphémères » - mais toujours à priori une nuit blanche, seule et unique expression où une couleur claire est attribuée à la nuit.

Jour, patrimoine de l’homme qui en maîtrise le temps, le découpant en portions qu’il remplit de toutes ses activités tandis que


 « Sur le fond de mes nuits Dieu de son doigt savant
Dessine un cauchemar multiforme et sans trêve »

 La nuit, domaine du rêve, voie royale selon Docteur Freud, d’accès à l’inconscient. Dans nos sociétés modernes, dites «solaires», hyperactives, surmédicamentées, cette face d’ombre de nos vies est mise à mal ; cela nous coupe des courants souterrains qui mènent à nos angoisses les mieux enfouies, certes - mais aussi à nos vérités les plus profondes, les mieux muselées par le réseau diurne des acquis, lois, obligations, devoirs, engagements…
Nuit, également terre de prédilection des «mares». Ce mot nous vient du Sanskrit mara : celui qui écrase.
Puis, il en est venu à signifier un revenant, un démon, une sorcière, un mort malfaisant, tous ayant comme point commun de s’asseoir sur la poitrine du malheureux dormeur et de l’étouffer. Le cauchemar décrit très exactement cela : caucher veut dire fouler en patois… par un mare, un mauvais esprit. L’anglais nightmare correspond donc à : «démon nocturne».
Tout aussi malfaisant , l’incube : emprunté au latin incubus «cauchemar» et «satyre» (dérivé de incubare : être couché dans (ou sur) qui nous donnera couver et incuber). La théologie récupère ce terme ; il désigne un démon masculin censé abuser les femmes durant leur sommeil et dont la version féminine est le succube… du latin succubare : être couché sous… La version allemande du cauchemar Alptraum (ou Albtraum) est plus sympatique : les mares ont été détrônés par le nordique Alfr : qui signifie elfe.
Autres spécimens qui peuvent hanter les nuits : les noctambules – qui déambulent la nuit – et les nyctalopes – qui voient la nuit. Ce dernier terme donne du fil à retordre car il est employé dans les deux sens opposés de qui voit bien ou mal la nuit. Cette incertitude date du grec nuktalôps et s’est transmise à d’autres langues. Jusqu’au XIXe un nyctalope désignait quelqu’un ayant une mauvaise vision nocturne. Aujourd’hui pour la médecine, cette pathologie correspond à une acuité visuelle accrue de nuit. Mais un simple coup d’œil sur Internet suffit pour voir que la plus grande confusion règne encore.

 « Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci…
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche »

 Entendez en effet la douce Nuit qui tourmente ou apaise
Caracolant sur son destrier noir, à la tête d’un million de questions, armée partie en découdre avec vos milliers de moutons,
Fredonnant une berceuse au milieu d’un film ou d’un repas ennuyeux,
Lâchant la bride à de douces pensées,
projetant nos incertitudes sur grand écran
 « …Seul avec la Nuit, maussade hôtesse,
Je suis comme un peintre qu’un Dieu moqueur
Condamne à peindre, hélas ! sur les ténèbres ; »

 Nuit, compagne de maints artistes, veillant sur bien des poètes insomniaques et tourmentés, prêtant son nom aux musiciens : en italien le Notturno, était au XVIIIe un divertissement musical joué en extérieur et en soirée ; la forme allemande est Nachtmusik dont l’illustre «Eine kleine Nachtmusik» de Mozart. C’est le pianiste irlandais John Field qui le premier, au début du XIXème, a utilisé le mot Nocturne pour un morceau intime joué au piano, genre que le polonais Frédéric Chopin rendra célèbre.


Nuit, reine majestueuse d’un royaume à faire pâlir le jour, devant qui impossibles et interdits s’effacent : je fermerai les yeux et volerais où le cœur m’en dit


 « Je fermerai partout portières et volets
Pour bâtir dans la nuit mes féeriques palais »

 Et enfin, la Nuit, la grande Nuit dont on ne sait rien

 

  « Et quand l’heure viendra d’entrer dans la Nuit noire,
Elle regardera la face de la Mort
Ainsi qu’un nouveau-né – sans haine et sans remords»

 Nuit gardant jalousement un mystère que s’arrache les religions, rimant avec les espoirs les plus fous et d’insondables détresses, Nuit : point final de nos vies terrestres.

 Je remercie Baudelaire pour m’avoir accompagné dans cette virée nocturne, tous les extraits sont tirés des Fleurs du Mal.

 

 

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