REVUE 13

"La nuit exagère les effets, elle est assez truqueuse..."

Entretien avec Franck SENAUD, peintre

 

Qu’est-ce qui vous a amené à ce thème d’Evry ?

 

 Je travaillais depuis quelque temps sur Evry, sur l’espace de la ville. A la fois pour profiter de ces constructions très géométriques et, dans le même temps, pousser plus loin l’abstraction des toiles figuratives. Je trouve ce thème riche : ville riche architecturalement, riche d’espaces construits, certains dégradés, il y a là vraiment de quoi utiliser la figuration telle que je l’entends…

 

C'est à dire ?

 

 Et bien la figuration n’a plus de devoir vis à vis de la réalité ! Elle n’est plus là pour la servir, la photo, le cinéma, la BD l’ont assez montré sur ce siècle ! Ma démarche et cette revue va vers une figuration … qui ne veut plus faire de la figuration comme on dit au cinéma ! ! Notre groupe a failli s’appeler… «figuration intelligente » ! Sous cette boutade, nous voulons dire que la figuration assume sa superficialité (nous produisons des images) mais que ces images racontent toujours quelque chose, quoiqu’elles fassent. Et c’est en cela que la figuration a toujours une place dans l’espace contemporain.
L’art de construire, en une image, une histoire, de présenter par la vraisemblance des tons, des rapports de formes entre elles (figuration ne s’oppose plus à abstraction depuis bien longtemps) une cohérence que le spectateur va achever, se représenter ; voilà la dynamique que la figuration introduit : capacité de ne pas tout dire, cohésion interne à l’œuvre, autonomie et, en même temps, dépendance absolue à celui qui regarde, qui finit l’œuvre… Voilà du travail pour longtemps encore !

 Pourquoi spécifiquement Evry alors ?

 

 Simplement parce que j’y vis et je trouve qu’il y a d’autres histoires à créer autour de son espace, d’autres paysages à construire. Ensuite, tout ceci est venu ultra simplement, j’avais très envie de travailler en gammes de gris, et les bâtiments, le ciel d’Ile de France me fournissaient un espace, un motif vraiment très riches. Tout comme j’avais envie de me frotter à d’autres objets: voitures, signaux urbains, affiches, tuyaux, que la Ville présentait.

 

 Comment avez travaillé ?

 

 En séries, autour de mon quartier des Pyramides, sur des formats qui permettaient d’inclure de grands ciels et parfois, à l’inverse, de restreindre l’espace au maximum.

 

 Vous avez beaucoup dessiné également ?

 

 F.SENAUD "tunnels"

Oui, car certains sujets ne «tenaient» pas en peinture, ils auraient été trop «anecdotiques», l’histoire parlait sur mes images. La vraie limitation en noir et blanc, l’approximation du dessin en bâton de peinture à l’huile permettait d’aller vite, de redonner de l’espace à ces sujets. Et de travailler à partir du ton blanc du papier beaucoup plus franchement auprès de l’abstraction.

 Pourquoi la nuit alors ?

 

 Là aussi assez naturellement. Fidèle à mon esprit de contradiction et aux possibilités «d’épaisseur» des noirs avec cette technique, j’ai eu envie de ciels tout noirs et voilà…Je suis parti sur des séries de dessin de nuits dans Evry car le filon de paysage urbain ne s’était pas épuisé… il ne l’est toujours pas d’ailleurs ! !

 

 Et puis la nuit signifie quelque chose non ?

 

 Oh oui ! ! Elle a, elle aussi, une capacité à la fois d’abstraire les formes, les simplifier, les complexifier et puis, par-dessus tout cela une capacité d’inventer des histoires, de faire douter, d’imaginer. Et cela, pour un paysagiste c’est merveilleux..

 

 La banlieue, la nuit.. cela fait assez polar..

 

Ou chroniques inquiétantes pour «Le Parisien».. Mais c’est justement à l’occasion de tels sujets que la peinture figurative montre son caractère, sa puissance d’invention ou de suggestion, indifféremment des contenus. Quant aux chroniques des journaux quotidiens, j’ai réalisé un tableau qui s’appelle «La banlieue vue de ma fenêtre» histoire de montrer que je n’ai pas de point de vue à faire valoir, que je n’ai rien de représentatif mais que, à propos de la banlieue c’est cela qui est une revendication !

 

Revenons à la nuit, n’est-ce pas lassant ces quasi monochromes ?

 

Et bien non, car la peinture s’est jouée de moi. En faisant les photos qui allaient me servir à travailler, j’ai fait des clichés au crépuscule et j’ai découvert que cette transition donnait une puissance aux couleurs extraordinaire ! La possibilité de travailler en couleurs presque pures en simultané dans une composition permettait d’accentuer ce côté faux qui m’intéresse. La nuit exagère les effets, elle est assez truqueuse

 

Colorée donc ?

 

Oui, la nuit raconte des histoires, elle m’entraîne dans sa logique, j’espère pouvoir entraîner certains avec moi..

 

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