REVUE 13
La nuit de l'Esprit

 "L'homme est cette nuit, ce néant vide, qui contient tout dans sa simplicité : une richesse d'un nombre infini de représentations, d'images, dont aucune ne surgit précisément à son esprit ou qui ne sont pas toujours présentes. C'est la nuit, l'intimité de la nature qui existe ici : le soi pur. Dans les représentations fantastiques, il fait nuit tout autour : ici surgit alors une tête ensanglantée, là une figure blanche et elle disparaissent tout aussi brusquement. C'est cette nuit qu'on aperçoit lorsque l'on regarde un homme dans les yeux, on plonge alors dans une nuit qui devient terrible ; c'est la nuit du monde qui se trouve alors face à nous. La puissance de tirer de cette nuit des images ou de les y laisser, c'est l'acte même de se poser soi-même, la conscience intérieure, l'action, la scission. C'est dans cette nuit que s'est retiré l'être ; mais le mouvement de cette puissance est également posé."

Hegel, realphilosophie II.

 

 Dans ce fragment assez étrange, Hegel assimile l'homme à la nuit. Comment l'homme pourrait-il être identifiée à la nuit ? N'est-il pas cet être qui s'élève au dessus des autres en vertu de l'éveil d'une conscience qui projette partout sa lumière ?

Hegel nous dit : "L'homme est cette nuit, ce néant vide qui contient tout dans sa simplicité".


 Un premier problème se pose à la compréhension : comment ce néant vide qui caractérise la nuit peut-il en même temps tout contenir ?

extrait du film "Caligari"La nuit n'est pas le néant, c'est-à-dire l'absence d'objet, mais plutôt l'absence d'objets visibles ; de même que l'absence de lumière ne signifie pas que le monde a disparu, de même la nuit n'est pas le néant, mais elle est une imitation du néant dans la modalité du visible : le néant du visible. Il n'y a rien alors de paradoxal à soutenir que ce néant contient tout : il est une pure potentialité d'objet. Non pas en ceci qu'il peut tout créer, mais dans la mesure où il peut tout dévoiler. Or la pleine présence, l'immanence, est aussi la pleine absence : exister pour un objet "c'est être perçu" par une conscience, être déterminé comme un ceci ou un cela, ne pas exister pour un objet, c'est exister en soi sans encore exister pour quelqu'un, ne pas être vu. Passer de l'existence en soi à l'existence pour une conscience c'est pour un objet passer de la soupe de l'indétermination à la détermination : exister c'est donc être précis, identifié, localisable, séparé de la nuit. C'est pourquoi la conscience est "scission", Platon dira qu'elle" tranche dans l'être" (Phèdre) comme un bon boucher : la lumière de la conscience comme glaive de l'esprit ; Hegel pourrait dire qu'elle est pareille à la torche électrique d'un éclaireur dont le foyer lumineux découpe la nuit partie par partie. La conscience n'est donc pas autre chose que le dévoilement précis d'un objet puisé dans la potentialité d'un monde intériorisé : la conscience est donc aussi abstraction car elle caractérisée par ce mouvement d'extraction d'une figure. Ainsi si la conscience de l'homme est une nuit c'est parce qu'elle est indéterminée, entendons par là non encore déterminée par un objet précis : avant de jeter un objet devant elle la conscience est la totalité des objets dormants dans l'indéterminé, elle est le monde entier dans sa virtualité ; et l'homme est une nuit car sa conscience avant d'être la conscience précise d'une chose est pure virtualité de monde.

 

 Cette nuit est doublement effrayante. Une première fois car elle est infiniment transparente, et donc invisible. Or tout peut surgir de cette transparence, ou plutôt celle-ci peut revêtir à tout moment n'importe quelle forme : ce qui est terrible donc dans la nuit de l'homme, c'est pour une conscience de se trouver face à une autre conscience qui à tout moment peut la surprendre en faisant apparaître un objet qui ne dépend pas d'elle, c'est l'altérité pure, pas celle du monde extérieur, mais celle d'un monde intériorisé par un autre et qui peut se manifester de n'importe quelle façon, mais de façon si précise. Pour une autre conscience toute figuration est en même temps défiguration, car pure étrangeté. Ce qui est terrible aussi c'est que cette apparition, ce surgissement d'une figure (certainement par le mot) rend visible la conscience dans toute sa liberté : sa puissance infinie de figuration. Mais cette infinie puissance d'apparition est aussi infinie puissance de conservation : elle peut aussi choisir de ne rien faire apparaître : choisir sa nuit et observer le silence.

 

 C'est donc la nuit de l'autre qui est effrayante tout autant que le jour qu'il décide de porter sur sa propre nuit : figuration et non-figuration ou plutôt défiguration et néant plein de chose prêtes à surgir devant notre propre conscience.
Mais peut-être que la conscience elle-même est effrayée par ses propres projections, car Hegel ne dit pas si celles-ci sont volontaires ou pas, c'est-à-dire si ces projections dépendent de nous ou pas. La conscience réflexive est peut-être terrifiée aussi par ses propres projections, comme devant les projections d'une autre conscience, elle est peut-être sa propre altérité, sa propre épouvante.

 Le cinéma est alors peut-être le bon modèle pour penser cette conscience hégélienne : au cinéma la conscience assiste au spectacle de sa naissance, elle s'observe dans l'imitation de son processus intime, elle se fête, se goûte et se fait peur. Or le film de la conscience n'a pas besoin d'être terrifiant dans son contenu pour qu'il soit terrifiant pour un spectateur, il lui suffit tout simplement d'avoir un contenu ou encore de faire sentir à son spectateur qu'il peut ne pas en avoir. Le film de la conscience, même représenté dans son contenu le plus rassurant (pensons à un Walt Disney de Noël ou à un happy-navet), est toujours un film d'horreur pure, rythmé par un suspens essoufflant.

 

 Un des intérêts de ce fragment est qu'il remet en question l'opposition figuratif/abstrait et nous permet de penser ce couple dans une sorte de réconciliation.
Plutôt que d'opposer le figuratif à l'abstrait en attribuant au premier tout ce qui renvoie au monde diurne, et au second ce qui appartient au monde nocturne, Hegel nous montre que si le produit de la conscience est bien figuratif, le mouvement de production de la conscience est l'abstraction. La nuit chez Hegel n'est donc pas caractérisée par l'abstraction, mais par la non-figuration, car l'abstraction, même si elle ne correspond pas à une forme connue et indentifiable, demeure pour autant encore une figure.
Au-delà de cette opposition entre un jour figuratif et une nuit abstraite, nous pouvons donc dire avec Hegel (en adressant au passage un clin d'œil complice à notre excellent site !) que l'homme est une nuit car il est préfiguration d'un monde (peut-être que l'on comprendra mieux alors le nom énigmatique de notre toujours excellent site…), sa conscience est mouvement d'abstraction et la production de cette conscience est la figure.
 "Lady and gentleman, the ceremony is about to begin !"

 

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