REVUE 22

LA TRADITION, UNE IDEOLOGIE

Conversation avec Florence DUPONT

Florence Dupont, votre regard de spécialiste de littérature antique, révèle un statut de l’auteur, de son rapport à la tradition qui l’a précédé et donc plus généralement à la création très particulier…

 

Durant l’antiquité, aucune différence n’est posée entre l’art et l’artisanat. Même si les peintres grecs signaient leurs œuvres, ils ne supposaient pas pour autant un sujet, une subjectivité qui les réalisait. Plus exactement, ce ne sont pas des sujets créateurs au sens romantique, l'art n'est pas le lieu d'expression d'un sujet biographique. Rien n'est signifié dans une œuvre d'art de l'enfance ou de l'expérience de vie d'un peintre ou d'un poète. En revanche chaque artiste se singularise par un style, une esthétique singulière qu'il tient à la fois de son maître, de son école et d'une décision personnelle - comme on choisit un surnom ou une signature. Il crée ainsi une image de lui-même. L'erreur courante de la critique moderne consiste à prendre cette image construite pour un témiognage biographique et à interpréter ensuite l'œuvre à partir de ce prétendu témoignange. Ce qui est un cercle vicieux.


Avec Rome, il se pose le même problème d’interprétation : on constate une certaine tendance à vouloir analyser les œuvres comme des expressions de l'individualité psychologique des auteurs antiques. En fait, c'est l'inverse, c'est l'oeuvre qui « fabrique » l'auteur. En effet l'individualité ne se construit pas comme aujourd'hui dans un rapport de soi à soi, dans une construction biographique, mais dans un rapport de soi à la société, en s'installant dans une posture sociale reconnue par les autres. L'œuvre permet de se fabriquer ainsi une figure de peintre ou de poète conforme aux conventions.

Notre travail aujourd’hui, consiste à déconstruire tout ce qui a été plaqué sur un art, en particulier pour la période de l'antiquité, par certaines biographies qui n'ont aucun fondement historique.

On raconte par exemple, l'histoire d’Anacréon : il buvait, c'était un joyeux drille, il courait les filles… cela, simplement parce qu'il a écrit de la poésie érotique. Alors que si l’on s’en tient à la réalité historique, rien de tout cela ne peut être affirmé...
Ces biographies fictives certes sont le fait des Anciens mais eux ne confèraient pas à ces biographies un statut de vérité historique comme 'le font les auteurs contemporains
Ces biographes au lieu de retranscrire une vie, qui n'aurait présenté aucun intérêt puisqu'elle n'intervenait pas de leur point de vue dans la création artistique, l’inventaient, tracaient un portrait faux. Dans l'antiquité donc la biographie, le portrait est réécrit, il vise à justifier a posteriori l'activité artistique. Même les portraits des auteurs classiques comme, Aristote, Platon, Sophocle, sont faux car ils sont inspirés par une certaine idée de ce que devaient être ces personnages, non par ce qu’ils étaient. Il peut se passer la même chose en peinture. Les individus sont représentés tels qu'ils doivent être.

Dans mon travail de thèse sur « La référence à Rome », je cherchais à démontrer que l'absence de subjectivité ne signifie pas nécessairement l’absence de sujet : qu’en pensez-vous ?

 

Oui, je partage votre avis : le fait d’abstraire la subjectivité aux auteurs ne les rend pas pour autant anonymes.

 

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