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n° 28 Juillet/Août 2006
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FRANCK ROUILLY Un jeu avec l'instinct
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 Le corps affiché

 L'évidence du matériau

Description .

Ac

Le travail de Rouilly est direct, mais d'une brutalité qui s'amuse de matériaux renouvelés: la mosaïque, les films radios, la gravure par grattage à première vue mais aussi, et, c'est ce qui nous touche particulièrement d'une brutalité à partir des images elle-mêmes (du cinéma, de la radiographie, de l'histoire de l'art). Il semble chercher à être un primitif d'ère culturelle, une voie à venir.
 
   
  Je t'ai rencontré comme mosaïste, par quelles techniques as-tu commencé à travailler ?
 

 

C'est bien par la mosaïque que j'ai abordé les arts plastiques et vraiment dans l'optique opposée de cette assertion : "la mosaïque, c'est la peinture de pierre".Je fais parti des artistes de bord de route qui voit en chaque chose quelque chose prêt à être réinterprété. Ce sont certainement ces fragments de mosaïques antiques à même le sol, formant un patchwork avec le terrain alentour qui m'ont subjugué.

Le probléme avec la mosaïque est que c'est un art monumental qui s'accomplit en équipe: adieu les grandes surfaces lorsqu'on commence tout seul dans son coin; à réduire la taille des oeuvres, elles en devenaient invisibles. Très vite, j'ai ressenti le besoin de travailler le volume pour gonfler ainsi mes productions. En même temps le fait qu'il n'existe pas d'école pour apprendre la mosaïque en France m'a obligé à être dans le tâtonnement et l'expérimentation pendant longtemps, ce qui a favorisé mes capacités artistiques; car qu'est-ce qu'un artiste, sinon un chercheur ?


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Je ne sais pas si cela tient à ton caractère, à ce parcours ou aux matériaux mais tu semble laisser aux oeuvres que tu produis un aspect brut, mi-réfléchies, mi-instinctives ?

marcaisOui, c'est vrai je préfère le caractère non fini des choses oubien l'outrage du temps; libre à chacun d'émettre des hypothèses ou faire des projections personnelles sur l'oeuvre en présentation. Ce que j'aime voir chez les peintres: ce sont leurs carnets de croquis, leurs esquisses préparatoires, là où il y a toute leur force. C'est l'âme de leurs chefs-d'oeuvre. Ensuite ceux-ci prennent très vite un caractère tautologique du travail bien fait: c'est du "machin", c'est du "untel". Mais peut-être suis-je encore qu'un technicien qui n'a pas abordé la composition ? Je n'ai pas réalisé mon chef-d'oeuvre qui me libérerait de la technique et qui me permettrait de raconter une histoire.

Quant à l'outrage du temps, il gratte le vernis des choses et redonne un sens naturel au travail humain, la nature recycle la culture en toute beauté; il n'ai qu'à contempler !

est-ce que, fort de cette attitude, tu commences par trouver le matériau ?
ou le point de départ c'est autre chose ?

 

Oui, c'est bien le matériau le point de départ mais celui-ci peut se présenter sous n'importe quelle forme: que ce soit un cep de vigne ou une oeuvre d'un peintre norvégien: pourvu que cela me touche. Je pense que je fonctionne comme le Facteur Cheval, avec mon temps: le courrier est acheminé par internet, le bord du chemin s'est dématérialisé

C'est la curiosité de l'autodidacte le vrai moteur: Après viennent les contingences matérielles: pourquoi pas sculpter un diamant ? A chacun selon ses moyens.

L'autre point de départ est une règle du jeu : essayer de trouver un point de vue autre à toute chose; cette relecture permet de s'émanciper des écoles, des styles des mouvements : c'est l'esprit qui prévaut actuellement chez les artistes.

Appliquer un style Art Déco à une chaise Louis XVI, changer d'échelle démesurement (faire de la nanosculpture), appliquer un matériau étranger à telle technique artistique, etc, voila quelques recettes qui fonctionnent bien.

Le temps de faire le tour de chaque recette et l'on se construit un parcours personnel.



 

Ce qui me plait dans la série sur Munch c'est ta façon de ramener le travail d'un artiste connu à qqch de très matériel, le grattage. comment as-tu commencé ? et sur quelle logique as-tu poursuivi ?

Cela a commencé par une exposition à la Halle Saint Pierre consacrée à HR GIGER, il y a 3,4 ans. J’ai été impressionné par la transparence et la thématique des peintures de l’artiste ; d’emblée, je me demandais comment me rapprocher de cet effet visuel : je pensais aux radiographies.
Le lendemain, je faisais des premiers essais encourageants. J’ai d’abord surligné, peint puis gratté des éléments radiographiés ; parallèlement la figure humaine s’imposait comme thème principal, pourtant on n’est pas forcé de voir un visage dans la radio d’un genou. Dans la foulée, j’allais voir une amie faisant de la gravure et lui proposais d’encrer mes radiographies grattées : elle se montra sceptique mais les résultats furent concluants.
Auparavant, je passais la plupart de mon temps à sculpter ; avec les radios, je me trouvais face à des possibilités de techniques graphiques variées : la peinture simplement, la gravure et la « photographie ». En effet, pour cette dernière technique, il m’a suffi de glisser la radio dans mon scanner et d’en faire une sortie numérique.

Le résultat de mes recherches graphiques était loin du rendu des toiles de Giger mais j’avais déjà oublié le point de départ.

Le hasard fait que je connais le fils de Peter WATKINS, il s’occupe occasionnellement de la distribution des films de son père ; avec la redistribution d’ Edvard Munch, la danse de la vie, et avec le fait que mon travail graphique s’allie bien avec les œuvres du peintre norvégien, j’ai eu l’opportunité d’exposer 2 ou 3 fois dans les lieux de projection avec d’autres artistes (malheureusement l’aventure s’est arrêtée à cause de problèmes d’intendance).
Je me suis rappelé, à cette occasion, une scène de ce très beau film que j’ai vu il y a plus de quinze ans : celle où le peintre vient et revient sur une œuvre pour la gratter et la gratter encore.
Cette révision par grattage : voilà une technique similaire à la mienne, mi-gravure, mi-sculpture.
La logique qui m’a fait poursuivre mon travail autour de l’œuvre de Munch ( et mon travail tout court), ce sont les thèmes puissants et universels qu’il aborde.


Tu as l'air de travailler en fonction des matériaux, sur leur forme, leur "brutalité" et dans le mm temps tu sembles travailler sur des sculptures minuscules, des grattages qui demandent à être vus de près, cette dureté et cette subtilité n'est elle pas contradictoire ?
Les moyens de montrer tes oeuvres doivent donc être importants ?


Cette contradiction n’est pas sans me déplaire : quelle position doit adopter celui qui regarde ?
Celle de l’amateur de peinture, de sculpture ? Doit-il être à distance, se rapprocher ?
Doit-il voir le côté brut ou bien la chose élaborée ?
Dans le catalogue de ma dernière exposition (collective), j’ai mis un détail comme illustration de mon travail : très peu de gens ont vu celui-ci durant l’exposition. Et pourtant quel détail !
Il se voyait comme un nez au milieu de la figure puisque c’était une figure ! Il fallait simplement s’accroupir.
C’est un peu dérangeant : dans quelle case me mettre ?
Quant aux moyens de montrer mes œuvres, le plus simple pour le moment est de montrer leurs reproductions par la projection car je n’ai pas eu l’opportunité de les dévoiler dans leur intégralité.

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Entretien réalisé par Franck Senaud, juin 2006.

  Franck Rouilly
 
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