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n° 31 >Janvier/Février 2007
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Créations collectives Soazic SAINDON / Cyril HUREL / Olivier ROCHE

 

 

 
La déambulation comme mode de découverte et de débat

Fondé en 2001 et basé au Havre, Le Continuum de Ville rassemble des plasticiens diplômés des beaux-arts et de l'université. Axé sur la déambulation comme mode de découverte et de débat, le groupe privilégie la création collective sur fond de démarches individuellement poursuivies. Ses activités se poursuivent également sous forme de collaborations à géométrie plus variables.

 

 
Programme
A l’heure de la conscience patrimoniale et de la muséification qui l’accompagne, le champ d’exploration de la ville pourrait se tarir à force de balises et de promotions monumentales.

C’est cependant omettre la principale qualité de la ville: même figée en apparence, elle se modifie au quotidien sous un simple regard. Un pas de côté et le paysage change.

La ville, en vérité, tire de l’infinité de ses perspectives possibles une incroyable capacité de résistance à la définition. Pour la même raison, elle s’offre comme espace privilégié de projection dans la quête identitaire.

Espace de définition plus qu’espace défini, c’est ainsi dans un double rapport à la fois objectif et subjectif que, au gré du temps, se modèle la ville et s’initie un imaginaire commun aux habitants.

Au Havre, lieu d'une reconstruction complète et intouchée durant un demi-siècle, c’est bien ce rapport, avec le développement d’une ville haute, qui a joué et évolué.

Au-delà des formes stabilisées, au-delà de la reconnaissance actuelle, il existe un imaginaire historique qui fait partie intégrante du patrimoine de la ville.Celui-ci est délaissé par les adorateurs ou détracteurs d’architecture, car trop invisible et variable dans ses manifestations. Pour autant, alors que l’histoire de la ville cumule failles et traumatismes, rejets et vénérations par ses habitants, il apparaît, dans sa puissance unificatrice, un «Havre imaginaire» dont la richesse permet de comprendre et recomposer ces désordres persistants.

 
Cyril Hurel

Là où, au nom d’une vision restrictive, les créateurs d’un musée urbain calcifient le patrimoine, il est vital d’affirmer la prévalence de la ville dans ses caractéristiques les plus insaisissables et mouvantes. C’est avant tout dans la subjectivité et la diversité des points de vue plutôt que dans le seul inventaire que peut s’engager l’entreprise. Celle-ci est nécessairement imaginative et symbolique. Elle requiert à la fois proximité et distance, adhésion et mise en question de notre relation à la ville.

Arpenter le territoire urbain est de la sorte un mode idéal de découverte des signes, persistances et autres indices qui, une fois recoupés, sont à même d’offrir une vision neuve et incroyablement plus complète de la ville. En rendre compte, contribuer à la formuler et y participer à l’échelle d’un groupe, passe, à l’évidence, par les voies de création, ou plus simplement par des recherches rigoureuses.

Cyril Hurel, Juillet 2001.

 
Containers

Containers
Peinture murale, dimensions variables, 2002. Exposition Site + sight translating cultures, Earl Lu Gallery, juin-juillet 2002, Singapour.

Notre proposition s’est articulée sur le choix du container comme emblème de la globalisation. Le container est un support interchangeable, fonctionnel et sans qualité particulière, qui vaut par sa nature de contenant. C’est un instrument clé de l’économie marchande mondialisée, ainsi qu’une forme de site mobile. C’est également un point commun particulier entre les ports du Havre et de Singapour. On peut songer aux dizaines de millions de containers qui sont passés à une ou plusieurs reprises par les deux ports, via partout ailleurs dans le monde. C’est d’ailleurs par leur nombre d’unités en transit que se définit le degré de performance d’un port. Il s’agit donc aussi d’un instrument de mesure d’un système d’échange globalisé. Enfin, en tant que support de stockage et d’échange, l’objet rentre en analogie avec l’espace de la galerie. Un parti pris vis à vis de la globalisation du marché de l’art est dès lors affirmé.

D’un point de vue plastique, cette analogie s’exprime dans l’adhésion de la représentation à la perspective réelle de l’espace d’exposition, en redoublant la présence des murs. Non réalisé, un principe de rappels ponctuels dans différents espaces avait pour vocation de développer le rapprochement en identifiant l’ensemble à un vaste parc de containers. Le choix d’une représentation des containers à échelle réelle s’est imposé par sa littéralité. De l’objet n’est conservé que la forme enveloppante, fidèle à la fonction. D’une manière plus abstraite, la similarité des parcs à containers à travers la planète annonce un paradoxe essentiel de la globalisation : celui de la perte de la notion d’échange dans sa propre généralisation standardisée, au bénéfice de la transposabilité de l’interchangeabilité.

 
Exposition H2G/Territoires
Sans titre, installation, plaques de vinyle et morceaux de sucre, dimensions variables, 2002
Exposition H2G/Territoires, Forum culturel du Blanc-Mesnil, sept/nov. 2002.

A côté d’une muséification relative des villes, le principal phénomène urbain actuel est l’expansion des banlieues, le maillage rurbain voir le raccord entre villes qui dessine les mégalopoles en devenir. A la fin des grands ensembles unifiés et centrés correspond à présent l’avènement d’une inter-nodalité éparpillée, indéchiffrable pour l’oeil. L’installation proposée s’en veut l’écho et joue d’une organicité retrouvée. Les combinaisons formelles, évolutives, valent à la fois comme expérimentation des possibles et comme présentation en accéléré des changements inéluctables du territoire. Lacunaire et ouvert aux contradictions, le paysage édifié joue volontiers d’une diversité d’évocations et d’échelles. Entre maquette arpentable et plan aérien, l’installation joue de même des différents points de vue possibles dans l’espace d’exposition, depuis le sol ou une passerelle.

De manière plus sensible et sans rien asséner, le choix de revêtement en vinyle suggère un paysage amplement marqué par une conception à bon marché de l’habitat de masse. L’emploi de carrés de sucre comme support évoque pour sa part une certaine fragilité de l’habitat, comme écho à la vulnérabilité du tissu urbain et social de nombres de banlieues.
 
Flâneries/ateliers à la découverte de la ville. Programme pédagogique, 2002.

La rétrospective consacrée en 2002 par la ville du Havre à son reconstructeur, Auguste Perret, a été l’occasion pour le Continuum de Ville d’imaginer et de réaliser un programme pédagogique avec le musée des Beaux-arts et la DRAC de Haute-Normandie.

Le Havre est une ville portuaire particulièrement traumatisée par une histoire des plus chaotiques: destruction massive, reconstruction moderne, schisme urbain, multiples crises industrielles... Face à un problème identitaire très complexe, l’enjeu pour le groupe a été d’envisager une intervention qui invite à renouer de manière constructive avec la ville. Une série d’ateliers ambulants a ainsi été développé à l’intention de groupes scolaires. Classe par classe, des promenades thématiques à travers les différents paysages de la ville ont été menées en binôme par les membres du groupe. Chaque promenade, spécifique, a été considérée comme un élément d’un panorama général. Les parcours, partiellement livrés à l’esprit de découverte des participants, ont fait l’objet de relevés graphiques (dessins, frottis, photos, moulages). La banque formelle ainsi constituée chaque fois a été récupérée comme matière première pour les séances d’atelier ultérieurement effectuées au musée. Ces ateliers ont permis un travail de synthèse, de mise en forme graphique et picturale propre à chaque expédition.

Le programme s’est déroulé en deux temps, d’avril à juin et de septembre à novembre 2002. Adressé au public scolaire, il a touché les écoles primaires, les collèges et les lycées. Quelques classes hors localité y ont participé également (venues de Fécamp, Montivilliers...). En tout, environ 650 élèves et écoliers ont participé au programme. Des cartes postales de certaines réalisations plastiques ont été éditées. Les divers parcours thématiques font l’objet d’une publication par l’office de tourisme de la ville.

 
Crapahutage urbain et randonnée maritime

week-end de découverte du Havre organisé les 18 et19 juin 2005.

 

Programme du Samedi 18 juin : crapahutage urbain

Ballade à travers le centre-ville reconstruit par Auguste Perret et ses alentours immédiats, occasion de découvrir ou redécouvrir un environnement moderne en voie d'inscription au patrimoine mondial de l'UNESCO. Incursion motorisée dans le port. Arrêts ici et là. Pause au SPOT (un centre d'art contemporain pour les néophytes. Une expo de peinture de Damien Mazière a priori des plus visibles est prévue. A noter que le site, qui inclut en prolongement le terminal d'embarquement du France, est appelé à disparaître pour stocker des containers). Fin de journée + ou - motorisée du côté des docks, des bassins. Crêperie dans Le quartier St-Francois ou moules-frites à la plage (ou encore dos de cabillaud aux groseilles à La Villa, pour les riches).

Programme du Dimanche 19 juin : randonnée maritime

Passage au MUMA ( ou musée Malraux pour les néophytes). Ce musée des beaux-arts dispose notamment d'une solide collection impressionniste et post-impressionniste. C'est aussi une architecture rénovée de manière exemplaire. Un large leg vient d'avoir lieu impliquant de nouveaux aménagements, mais on s'en fiche.

Promenade sous les falaises, le long de la côte sauvage, depuis le cap de la Hève jusqu'à St-Andrieux-Noble-Val. Au lieu dit "le bout du monde" se concentre sinon s'amalgame l'histoire et la géologie. Les galets sont pour moitié des briques ou des pavés de la ville détruite, polis par les ans. Des bouts de dallages de cuisine ornent la grève. Galets de Béton armé et blockhaus le nez dans le sable participent de même au paysage. Une véritable colline de gravats, trop naturelle pour être vraie, continue de régurgiter ses vestiges au fur et à mesure de l'érosion. Sous le cap exactement, un étrange phénomène magnétique, lié aussi aux courants, fait se condenser toute la ferraille du monde: la pyrite, minerai de fer tombé des falaises, trésor étincelant sous sa gangue terne, attire à elle tous les rejets métalliques, du ressort à l'écrou en passant par la balle perdue, le tuyaux de poële et le terrible bazooka qui, a y regarder de plus près, n'est qu'un système de freinage hydraulique. Avec le sable et du temps, une croûte ferrugineuse composite incorpore jusqu'aux bougies de voiture. En fait, la nature ici est paradoxalement triomphante. Si on n'y prenait garde, on ne verrait qu'elle. Passé le cap de la Hève, on est immédiatement comme télé-transporté à 100 km de tout. En profitant de la marée, on peut marcher sur le sable pendant des heures sans croiser personne. Du vent, de l'eau, des goélands qui braillent. Le point de retour, à l'aplomb d'Octeville, est une ancienne base de l'Otan. Désaffectée, elle a bizarrement échappé aux réalisateurs de fictions post-nucléaire.

Amateurs d'architecture, d'histoire, de géologie, de paysage et de grand air,à cette occasion ou une autre, à bientôt.

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Dessein planifié

Soazig Saindon

Dessein planifié
Intervention in-situ, mai 2000, chaux désactivée sur chape de béton, environ
6 mx5 m.

De nombreux blockhaus parsèment le littoral aux alentours du Havre, éléments du mur de l’Atlantique. Seule l’érosion des falaises qui les fait parfois basculer dans la mer semble avoir raison de ces constructions que la dynamite a échoué à détruire. Désaffectés, impossibles à reconvertir, de leur grammaire fonctionnaliste guerrière ne reste plus aujourd’hui qu’une véritable forme d’histoire bien plus littérale que n’importe quel monument ou vestige. Donnant son identité a un paysage que la végétation harmonise, les blockhaus s’opposent à la ruine dans une permanence que le temps ne parvient pas a digérer. Même un très commun processus d’esthétisation résiduel semble incapable de les atteindre (à moins de souscrire au sublime apocalyptique et douteux d'un Virilio).

L'intervention a porté sur un des bunkers, manière de redécouvrir ces architectures oubliées dans leur environnement. Encastré dans la falaise, seul un toit terrasse apparaît à hauteur du sol. Le dessin joue de ce paradoxe via un renversement imaginaire tout en formalisant un retour utopique du plan sur le bâti, à contre-temps du processus d’édification. La peinture à la fleur de chaux, vouée à une dégradation rapide, se porte différemment en faux par rapport à l'indestructibilité du bunker. Au final, la proposition consiste moins à surimposer le cadre d'un programme qu'à négocier momentanément une marge ouverte de perception, un peu de temps libre à la surface d'une histoire bétonnée.


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