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n° 31 >Janvier/Février 2007
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La cité des 4000 ou le martyr du béton.

La question n'était pas ici de fabriquer des "monuments populaires" tels les grands ensembles des démocraties, elles aussi, populaires. La question de l'architecture devait être, lors de la conception des tours et des barres, évacuée très vite du débat, elle le fut, merci pour elle. Nous verrons plus loin que, de toute manière, d'architecture, ici également, il est de la plus grande importance de ne pas parler.

 

 
Le béton, cloué au pilori

J'ai avec la cité des 4000 un rapport bizarre mais constant. En temps qu'architecte, j'entretiens avec elle un rapport de fidélité, non pas émotionnelle, mais cela fait bien une vingtaine d'années qu'à chaque fois que l'on me demande de prendre parti pour ou contre ce type d'urbanisme, la cité des 4000 est toujours là comme exemple. Mes interlocuteurs, qui n'y ont évidemment jamais mis les pieds, appellent cette cité à la barre, l'utilisent comme billot pour des têtes à couper, la stigmatisent évidemment.

Le béton y est, pour toujours et en ce lieu, cloué au pilori, montré du doigt, martyrisé complaisamment, tel un individu né pour payer les erreurs des autres, il sera puni éternellement.
A la Courneuve, les bons sentiments ont pavé l'enfer. Voyons :
 
4000 logements

Les 4000 furent bâtis en 1963. Ils s'appellent "la cité des 4000" car ils offraient, une fois la totalité des immeubles construits, 4000 logements.

Ces ensembles apportaient des logements neufs à bon marché. Les loyers étaient modérés, les appartements, spacieux et lumineux, nouveauté pour l'époque.

Certains habitants investissaient ainsi, pour la première fois de leur vie, des logements avec des salles de bains, des toilettes, de l'eau chaude. Les immeubles, sans aucune prétention de style ou d'esthétique, satisfaisaient l'un des besoins physiologiques fondamentaux : s'abriter, habiter, se réchauffer, être en sécurité.

Pour juger du progrès, lecteur, lectrice, tu te renseigneras sur du bidonville de Nanterre, contemporain de l'édification des 4000…

 
Difficilement appréhendable d'un point de vue du territoire
 


Globalement, personne n'a entendu parler de ces cités durant les vingt premières années de leur existence. On les trouvait moches et sans âme, mais c'est tout, pas de quoi fouetter un chat.


L'ascenseur social fonctionnait tant bien que mal, les loyers étaient versés, les factures réglées, l'on gagnait suffisamment pour vivre en travaillant dans le bassin d'emploi de masse qu'était, à l'époque, la banlieue des grandes villes…

Et une fois un petit pécule économisé, on faisait construire un petit pavillon, parfois dans la rue voisine de la cité, on peut le constater partout autour de Paris.

Ce type de cité, difficilement appréhendable d'un point de vue du territoire, chancre mal assumé de telle ou telle commune, est l'archétype du grand ensemble, des tours et des barres qui organisent un espace public à leurs pieds.

Au fur et à mesure de la crise, mais ici n'est pas le propos, les résidents constituèrent une population pauvre, en général immigrée ou issue de l'immigration et fortement marquée par le chômage. Chômage duquel découla de constants impayés de loyers, impayés générant des trous de gestion dans les offices d'HLM, l'entretien des immeubles, la maintenance des équipements se prirent la crise en plein dans la gueule.

De tels vaisseaux ne pouvant se passer d'un minimum de suivi technique ils se dégradèrent irrévocablement, défaits par la paupérisation rampante des offices d'HLM et de leurs locataires.

 
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Les 4000 furent construits en béton armé. Lors de ce chantier, les techniques les plus performantes et les plus variées furent utilisées pour aller dans le sens de l'urgence et de l'économie (ce qui, ici, veut dire la même chose), béton coulé en place, béton préfabriqué, chemins de grues et coffrages en tunnels ; je ne vais pas développer ici ces procédés, mais pour ne pas te laisser, lectrice ou lecteur, en proie à la méchanceté de ce jargon, je dirai que ce chantier était au plus près d'une logique industrielle appliquée au bâtiment, la série et la répétition du travail, la spécialisation des tâches organisées selon un strict planning, cette organisation aidant à rallier les objectifs plus avant évoqués, qui furent atteints.
 
le visage du martyr

Attardons-nous quelques lignes sur les façades pour illustrer le propos parce que le procédé est emblématique d'un système. Les façades des 4000 sont le visage du martyr.

Le visage du martyr est ici composé de panneaux de façades, en fait, du panneau de façade (avec une variation de couleur et des inversions gauche / droite) dans lequel s'insérait la même fenêtre coulissante qu'à toutes les trames et tous les étages. Il y a là un effet de répétition de la même unité de composition architecturale. Des fois ça marche (allez donc voir la rue de Rivoli, s'il n'y a pas de répétition...), ici, ça ne marche pas, les gens ne sont pas contents..

Comme le visage du martyr, la façade porte les stigmates, ceux du temps qui passe, ceux du désamour, c'est-à-dire de la supposée banalité, de la malfaçon lors de la construction (parfois), du laisser-aller de l'entretien (toujours). L'inutilité de cacher un martyr étant, depuis des lustres, démontrée, celui-ci s'afficha donc sur des centaines de mètres de longueur et quinze étages de haut.
La série évacuait, et c'est logique, le particularisme. Les habitants, ou plutôt les occupants, étaient, eux aussi, une série ; interchangeables, indéfinis comme individus, répondant par une adaptation nécessaire à la norme définie par les concepteurs.
Lorsque certains défient les lois de la série automobile et offrent une cure de tuning à leur véhicule, les occupants des 4000 subissent un extérieur de logement définitivement figé, essayez, pour voir, de faire du tuning sur un logement….
 
On tenait enfin le coupable du mal des banlieues


Donc, les 4000, avec leur cortège de béton, concrétisent le soi-disant échec de ce type d'urbanisme et d'architecture.

Comme un bébé illégitime, honteux car contrefait, monstrueux rejeton que l'on ne veut voir, il partit avec l'eau du bain. Pour expliquer les maux des populations maintenant devenues indigènes, l'on qualifia les grands ensembles de "criminogènes" ce qui fut bien pratique pour permettre à certains de s'affranchir de toute responsabilité. Une idée reçue était ainsi née, admise et propagée.

On tenait enfin le coupable du mal des banlieues, le grand ensemble déshumanisant, moloch dévorant ses enfants, aidé en cela de son âme damnée, gris Lucifer, vil suppôt de la gangrène urbaine : le béton.

 
Stupeur du lecteur

 

Néanmoins, de pourtant simples contre-exemples ou arguments sont facilement opposables à ce constat trop rapide.

Un tour du monde des quartiers dits "sensibles" démontre qu'il est impossible d'établir une typologie du tissu urbain soi-disant criminogène, barres, tours, petites maisons, immeubles moyens, habitat individuel ou collectif, voire semi collectif, maisons en bande, jardins devant, derrière, avec ou sans cour, en centre ville ou à la périphérie, banlieues de grande villes ou de cités moyennes, toitures terrasse ou en pente, il en existe même, de ces cités, en brique, oui, des qui sont construites sans béton !

Stupeur du lecteur, confusion et mis à bas de la certitude ! Oui, il est utopique de positionner un curseur sur une hypothétique échelle-miracle et de proclamer, avec l'assurance d'un Alphonse Allais : "…ne construisons pas selon la norme criminogène, et la banlieue se tiendra quiète…", confortée donc par un urbanisme et une architecture ne pouvant générer que de bonnes choses, en tout cas, proscrivant les pires, élevant l'humain, adoucissant le sauvage.

C'est l'urbanisme-vallium qui manque donc et qu'il nous faut vite inventer.


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personne n'a la réponse à la question du logement de masse en période de crise

Le béton n'est donc pas coupable. Un peu comme tout, c'est l'usage qu'on en fait qui est néfaste ou bénéfique. Surtout que le béton a, dans le cas qui nous intéresse, rempli parfaitement son office : rapide, économe, solide, pérenne. C'est à n'y rien comprendre.

Ces grands ensembles, les ont eu faits en bois, ce dernier aurait-il eu, lui aussi mauvaise presse ? Calice de tabernacle!

Je vais tenter une réponse dans cet océan d'interrogations, d'inquiétudes et de fausses vérités solidement ancrées : Je pense que la mauvaise image du béton vient de ce qui fait précisément qu'il est un matériau miraculeux, elle émane directement de ses performances. Je m'explique : hormis le fait qu'en France, l'on apprécie guère la réussite, le grand public n'aime pas ce type de matériau se prêtant de bonne grâce à toute élucubration morphologique, fut-elle utile ou bienveillante. Il trouve ça moche.

Le lecteur pourra, en parallèle, noter que le plastique (autre matériau miraculeux) est également affublé d'une au moins égale mauvaise réputation.

L'éclosion du béton "de masse" est également celle de la modernité "de masse", car en fait, ce qui est mal perçu, c'est que la machine s'est emballée, la révolution sociétale s'est traduite par des effets terribles sur la vie des gens, sur leur milieu ambiant et que le béton a été embarqué dans cette accélération comme exécuteur des basses œuvres, le reître, le soudard, le vendu, celui par qui le scandale, puis le malheur, arrive.

En clair, la période des trente glorieuses ouvre ici son chemin de croix et le conclut par le pire des constats d'échec : on fait tout sauter. On réhabilite ce qui peut encore être sauvé : le sol et rien d'autre. Le plus terrible, dans tout ça, c'est la déconsidération de la modernité en général et de l'architecture en particulier. Au final, la modernité se relèvera, voitures, avions, trains, télévisions, rasoirs, téléphones, etc., n'ont jamais arrêté d'être perfectionnés, tant dans l'usage que dans le design, et ce, pour le plus grand nombre…l'architecture, elle, a certainement péché par ambition et arrogance et traîne depuis cette marque d'infamie.

Jusqu'alors, personne n'a la réponse à la question du logement de masse en période de crise (cherchez l'intrus dans ce qui précède), quel que soit le pays.

 

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