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n° 31 >Janvier/Février 2007
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Les hangars à dirigeables d'Orly, d'Eugène Freyssinet,
Ou le béton optimiste…
Jean Philippe GODIN

 
wtc

 

 
Contraintes du bâtisseur: matière et antimatière

De tout temps, le bâtisseur fut confronté à des contraintes, sources de libertés, comme chacun sait, mais des contraintes quand même. Parmi elles, deux majeures, sans lesquelles rien ne se fait :

  • Faire tenir debout durablement ce qui est projeté, c'est la conception de la structure,
  • Chercher à rester dans le cadre d'un budget, souvent alloué par des puissants, qui, généralement, ne rigolent pas avec l'argent.

Or, qui dit structure, dit usage de la matière, mais qui dit budget, dit économie de matière ! D'où synthèses, compromis, arrangements, voire pots-de-vin ou corruption sur les marchés de BTP (les sommes en jeu sont énormes !) ; tu as, lecteur, certainement vu passer ça et là des articles à ce sujet dans ton quotidien favori.

La structure d'un bâtiment, ou gros-œuvre, c'est de 40 à 50% du budget total du bâtiment, il est clair que, plus on réfléchit intelligemment à une structure, plus celle-ci est économique. Egalement, outre le fait que ces hangars ne sont pas une œuvre d'architecte, l'époque tordait allégrement le cou à l'ornement, lui aussi gros consommateur de matière (allez donc vous rendre compte de ce qu'est un chapiteau de colonne corinthienne !). Enfin, parce qu'il n'est pas inutile de le rappeler, même si la société était, au début du 20ème siècle, globalement indifférente à la question de l'environnement, la structure c'est de la matière, extraite ou fabriquée; c'est du travail, c'est donc de la pollution.

Le récent label "HQE" (Haute Qualité Environnementale), que l'on cherche à obtenir pour nos bâtiments, en tient dorénavant compte.

 

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Penser la simplicité
C'est autour de 1920, je crois, qu'Eugène Freyssinet conçut et construisit les hangars à dirigeables sis à Orly. Le programme était d'une grande simplicité : deux bâtiments, largement ouverts à chaque bout pour laisser entrer et sortir les plus-léger-que-l'air, d'une longueur à peu près égale à celle du dirigeable et permettant, à l'abri des intempéries, l'accès à tout point de la structure et de l'enveloppe pour la maintenance du dit appareil.
 



Cela posé, un individu moyennement doué détermine donc aisément la forme induite par de telles contraintes : un demi tube (ou un demi cylindre, au choix), d'une longueur au moins égale à celle d'un dirigeable et d'un diamètre suffisant pour l'y abriter et laisser des équipes travailler autour, faire le plein, etc.


La réponse est donc, d'un point de vue typologique, un jeu d'enfant, pas la peine d'en faire un plat.

 

L'intérêt est ailleurs. Freyssinet était un ingénieur brillant et novateur, il eut l'idée (et la volonté de la mener au bout, ce qui, dans ce métier, n'est pas la plus mince des qualités !) de n'utiliser que l'exacte quantité de matière nécessaire à la bonne tenue du bâtiment, et donc d'exprimer l'exacte résultante des forces auxquelles une structure telle celle décrite plus avant, devait réagir et transmettre jusqu'au sol par ses fondations.

Les hangars à dirigeables d'Orly sont un diagramme de forces à l'échelle 1, la géométrie, la physique et l'architecture ne font qu'une. Encore une fois, l'art gothique, précurseur pour ce qui est des principes de structure, trouve là encore, un émule.

 

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De l'architecture "à la Jules Verne"

L'un des avantages, anecdotique, de cette forme parabolique réside dans le fait que, en théorie, des bombes, tombant verticalement d'un avion, devaient plus ou moins rebondir sur l'extrados de ces hangars, ne trouvant pas de paroi leur opposant de surface frontale, susceptible de les faire exploser.


Sinon, il faut dire également que l'on se trouve ici devant de l'architecture "à la Jules Verne", exprimant le génie de l'ingénieur avec un invincible optimisme.

C'était l'époque des inventeurs, le ministre de la défense s'appelait ministre de la guerre et l'on sortait de la première, mondiale, guerre pendant laquelle la France, notamment grâce à ses tanks, avait démontré son avance et son credo envers les idées nouvelles, la technique, les nouveaux matériaux, les ingénieurs…

Il faut bien se rendre compte que croire en l'avenir du ballon dirigeable témoignait d'une confiance absolue envers l'avenir. En 1939, l'armée allemande se chargea aimablement de corriger un tant soit peu cette confiance et de renvoyer la France et son optimisme au terminus des prétentieux (merci Audiard), changeant la donne par rapport au futur et faisant passer le monde dans une autre ère.

 

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Le mouvement moderne passèrent sur ces formes organiques avec la vigueur d'un fer à repasser


De toute manière, Le béton ne sera plus très souvent utilisé de cette manière.

La réalité économique et Le mouvement moderne passèrent sur ces formes organiques avec la vigueur d'un fer à repasser; la première fit prendre conscience aux concepteurs que de telles formes, certes élégantes, ne pouvaient guère servir à loger des gens ou abriter des usines à des coûts modestes, le second apporta en son cortège l'épuration des formes et les toits terrasses (entre autres), que Le Corbusier théorisa en "machine à habiter".

 

 

 

 

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Epilogue

Les hangars à dirigeables devenus obsolètes à la mort de ces derniers furent détruits en 1944, inadaptables, ils disparurent.

 

 



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On peut voir,de nos jours, à Reims, les halles centrales, construite par Eugène Freyssinet (ingénieur) et Émile Maigrot (architecte) en 1927-1928, sur le même principe.
 
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