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n° 31 >Janvier/Février 2007
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A propos du ciné concert Métropolis de LANG le 12/01/07 à Cinétampes.
Entretien avec Gaël MEVEL, pianiste.Décembre 2006
 
Tout d'abord de quoi allez-vous jouer et d'où vient ce choix ?

Je jouerai les mêmes instruments que dans "le dernier des hommes": piano, bandonéon, et une cymbale.
Le piano me donne la richesse des univers, tous les possibles du piano ( je ne connais pas tous les possibles du piano, mais me suis penché sérieusement sur le jazz, la musique écrite du XXème siècle, et Bach ).
Le bandonéon me donne ce qui manque au piano: les sons tenus, et puis le timbre est magnifique, émouvant.

Je rajoute une cymbale pour donner une suite plus manifeste aux piano préparé (boulons, gommes etc coincés dans les cordes du piano) et aussi pour la ponctuation sonore, et bien sûr, le rythme.
Mais tout ce passe autour du piano, et à partir du piano, c'est mon instrument, je suis pianiste.

frenault
2. Vous semblez choisir les instruments pour ce qu'ils peuvent faire et pas directement en lien avec le film. Dans le même temps, vous proposez des combinaisons différentes selon les films à illustrer. Est-ce une couleur générale du film que vous voulez illuster (ou contrer), ou un sentiment qu'il crée en vous, spectateur qui vous détermine ?

Tout est affaire de distance.
Il faut prendre une distance par rapport au film, pour ne pas l'illustrer mais le mettre en relief, le provoquer, provoquer le regard des gens. Alors on navigue dans un couloir, le long du film, la  largeur du couloir donne la palette des mise en relief. Plus on est loin, plus on provoque, sauf à dépasser la distance maximale, dont je ne sais rien, mais que je perçois.
Plus on est prêt, plus on illustre, c'est à dire qu'on donne à entendre ce qu'on voit déjà. Donc, il s'agit d'aller retour entre ces bornes imaginaires.

 

Face à un film, j'essaye de construire un univers parallèle, où je choisis des mélodies que j'écris, qui me servent de trame constructrice, de liant, des instruments (je l'ai dit je suis pianiste, mais pour des film comme Metropolis j'aime prendre aussi mon bandonéon et quelques instruments de percussion, qui m'aident à mieux pénétrer cet univers urbain et fantastique et des silences dans des endroits du film où je crois pouvoir amener les gens au silence.

 

Ce sont souvent les moments les plus émouvants pour les gens. Il faut dire que de tels chef d'oeuvre n'ont besoin de rien. Et aussi, le silence ne fait plus partie de nos vies, alors c'est une fenêtre qui s'ouvre vers le film.

 
3. Tu parles de "mise en relief"...
Dans un film comme Métropolis, qui contient des cassures importantes (le haut/le bas; les batailles; les explosions; le bucolique/le révolutionnaire), tu ne peux - je l'imagine - éviter de jouer de ces cassures:
à qui confies-tu ces changements: aux rythmes ? à des instruments très différents ? aux ruptures que tu créerais ?

Oui, difficile d'éviter de donner les changements du film, mais il est possible, par exemple, de traiter différemment une même mélodie, de la faire vivre dans différents contextes rythmiques, ainsi, je joue avec les changements de climat du film, mais je garde un liant, qui m'aide à construire sur la durée, un histoire musicale.

Je pense que c'est important de ne pas coller des climats, mais au contraire de construire sur la durée du film une histoire avec ces climats. Cela dit, parfois sur une scène forte en action, c'est beaucoup plus fort de jouer des choses lentes et douces qui mettent en relief le violence du film, que de donner à entendre cette violence.

La palette des possibles est très large. Dans mon travail avec les films, je laisse une grande part à l'improvisation, au fait de créer en direct cette histoire musicale, de créer en direct ces mises en relief, de puiser dans les matériaux que j'ai préparés, en me mettant à disposition, libre de prendre des chemins non parcourrus, qui sont parfois les plus émouvants.

 
4. Dans la liste des films que vous accompagnez, seul "Le dernier des hommes" contient une ambiance de ville comparable à celle du Metropolis de Lang, la ville est-elle associée pour toi à des timbres, des instruments particuliers ? Des lieux évoquent-ils des pulsations particulières ?
Les villes de Lang et Murnau sont bien différentes. Chez Murnau, je pense aux gens qui l'habitent, ils sont au centre de la ville, alors que Metropolis vit elle même de ses habitants.
Le piano préparé, c'est à dire un piano dans lequel ont introduit entre les cordes des objets (boulons, gommes, pièce de monnaie etc...) m'aide à parler d'un univers urbain, parce qu'il permet tout une palette de rytmes étranges,notament dans Metropolis où la vie de la ville est rythmée par le travail
répétitif des humains.
Je ne l'utilise pas dans "le dernier des hommes", où la ville est plus douce que ses habitants. Le bandonéon m'aide à exprimer le souffle, la tendresse, la douceur.
Et le piano navigue dans tous ces lieux.
J'ai donc ainsi des matériaux à mélanger dans ma casserole de musicien.
 
5. Je disais dans la présentation de la soirée que la ville de Lang est à la fois sombre et lumineuse, repoussante quand on en voit les conditions et, dans le mm temps attractive et lumineuse. Comment voyez-vous la ville de Métropolis ?


Metropolis n'est pas lumineuse, qui tire sa beauté de la détresse des hommes. C'est un monstre, qui survivra d'ailleurs à la fin du film, de la réconciliation des opprimés et des opprimeurs.

Fritz Lang n'aimait pas la fin du film, je ne sais si c'est parce qu'elle baisse les bras devant la possible révolution, et laisse finalement les choses en l'état. Il n'en demeure pas moins que Fritz Lang pose le problème de la lutte des classes, sous les regards intrigués des nazis en devenir. Ils aimeront son cinéma, et lui proposeront de rester avec eux, il partira, sa femme qui signe le scénario restera.


J'avoue peu de fascination pour la ville, c'est plutôt ici les humains qui me touchent, et bien sûr Brigitte Helm qui est magnifique. Le jeu ampoulé de cette époque reste magnifique, il ne copie pas le réel, il l'invente.

 
 
6. Il y a quand même - dans ces véhicules qui circulent sur de grandes voies, ces gratte-ciels graphiques- une ville verticale assez étonnante, futuriste. Cette ville existe réellement de nos jours. La trouvez-vous antipathique ?

Je n'habite pas la ville, c'est un choix ancien déjà, qui s'est fait comme une évidence. Ce que j'aime le plus dans la ville, c'est le bouillon, du meilleur et du pire, et puis les jardins !
Je veux bien corriger deux choses : le jeu de Brigitte helm n'est pas "ampoulé", il est "très expressif" et "oppresseurs" est mieux que "opprimeurs", qui est joli pourtant. Désolé de n'être pas plus urbain !

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7. Oh il ne s'agit pas de justifier ou dire ce que vous seriez/choisissez mais de comprendre le regard d'un musicien sur une ville: en tant qu'esthète, sensible aux images et en tant que musicien aussi.
Même s'il elle n'était que violence, il faudrait bien lui trouver une équivalence musicale.
De plus il y a DES villes et elles ne possèdent pas les mêmes caractéristiques. Je ne sais pas si vous connaissez le film de Rohmer "Les nuits de la pleine lune" qui sera projeté le 13 janvier mais nombre des villes des films de Rohmer sont douces, elles jouent un rôle si différent de celle de Métropolis, elles sont - disons - plus horizontales.
Je cherchais à savoir si cette verticalité, ce tranchant de la ville de Métropolis vous inspirait une instrumentation ou une énergie particulière qui ne venait pas directement du jeu des acteurs ou de l'histoire.

Je comprends bien qu'il s'agit du regard porté sur la ville où les villes. Je crois effectivement que mon regard ne sais pas se porter sur la verticalité des villes, je ne pense jamais à cela si je pense à Metropolis, je pense à ce qui se passe en bas, aux gens qui souffrent, et aussi à la beauté démesurée de Brigitte Helm, à sa sensualité, à la phrase qu'elle prononce en sortant dans le jardin, parlant aux enfants et voyant les gens "d'en haut" batifoler : "voici vos frères".

Non, cette verticalité n'est qu'un des aspects de Metropolis, et c'est sûrement celui dont je ne sais pas parler.
Et, si je réfléchis à la verticalité en musique, c'est à dire, le sens des accords, des notes jouées en même temps, ce qu'on appelle l'harmonie, c'est une des seules choses que j'ai abandonnée en musique, que j'ai travaillée de longues années et que je n'utilise plus que de manière allusive.
C'est étrange n'est-ce pas ? J'ai abandonné en musique, le sens de la ville, cette ville-là en tout cas.
L'horizontalité,( jusqu'à Bach, et elle renaît au XXème siècle) est le fondement de ma musique.
Je suis un jardinier des notes

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