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n° 31 >Janvier/Février 2007
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par Robin THIODET

chandigarth

 
 
 
Les maisons de Le Corbusier ne se patinent pas avec le temps

« Les maisons de Le Corbusier ne se patinent pas avec le temps et doivent toujours être neuves ». On ne peut pas être plus clair. C'est même une chance d'avoir une aussi belle évidence idéologique à se mettre sous la dent. Bonne nouvelle donc. Je ne connais cette sentence de J.-M. Richards, dont je n'ai pas lu L'architecture moderne (Poche, 1968) d'où elle est extraite, que parce qu'elle est citée par Thierry De Duve dans un article paru dans « Les cahiers du Musée National d'Art Moderne » n°27 (printemps 1989), article intitulé « Ex situ ». De Duve y enfonce le clou: « Elles ne sont pas autorisées à vieillir » et il lie cette supposée obligation de propreté et de nouveauté à une toute aussi supposée indifférence de l'architecture corbuséenne au site.

 
Mépris du site

C'est dans l'esprit de l'auteur un exemple destiné à étayer une hypothèse que je ne discuterai pas: «la sculpture de notre siècle, et surtout celle de ces vingt dernières années, est une tentative de reconstitution de la notion de site à même le constat de sa disparition». De Duve brandit donc logiquement l'épouvantail de la Charte d'Athènes , manifeste du style international, qui, nous dit-il, lie l'espace à l'échelle au détriment du site. Suivent toutes les accusations habituelles : universalisme abstrait, lié à l'utopie de la disparition de la propriété foncière, «volonté délibérée de délocalisation», déterritorrialisation.

Même les pilotis de la Villa Savoie sont convoqués à comparaître (mépris du sol). Bref, le style international est en but à un « échec patent » : il vieillit mal. Qu'on se le dise !

moi je regarde et c'est pas ce que je vois

Patence pour patence, je voudrais me placer sous une autre autorité, celle de quelques photos qui ont peut-être autant à nous dire que des pétitions de principe ou des sentences de quelques juges du goût autoproclamés.

Chandighar, chef-lieu du Panjâb et de l'Harryana, une ville nouvelle construite par le Corbusier entre 1952 et 1959 est censée représenter pour la bien-pensance le comble de ce qu'il ne faut pas faire : technocratisme,
bureaucratisme, plan abstrait fondé sur des considérations strictement administratives et fonctionnelles, mépris pour l'histoire locale...

En tout cas, moi je regarde et c'est pas ce que je vois. Ce que je vois, c'est la beauté de la crasse sur le béton, justement, et la facilité avec laquelle le matériau brut patiné par le temps se lie à la terre sèche à la végétation, plutôt qu'il ne «(contraste) au maximum avec la nature environnante» et la grâce avec la quelle les indiens vivent cette ville, se l'approprient l'habitent, et l'intègrent à leur histoire. Ce qui me fascine c'est la manière dont l'artiste a pu rendre, grâce à la formidable souplesse du matériau, hommage à l'esprit indien en quelques somptueuses découpes courbes d'ombre et de lumière sur la peau rugueuse du matériau brut. Car l'Inde est là. L'Inde y est vivante et allégée de sa conscience de soi, de la tendance mortifère qu'ont toutes les vieilles cultures à l'auto-caricature.

L'Inde réelle, «internationale» est irréductible aux conneries des tour operators (Je constate en passant que le syndicat d'initiative de Chandigarh fait profil bas sur le net ; c'est bon signe). Pas de murs de béton sale; ce que veut la petite bourgeoisie planétaire en vadrouille, c'est du Taj Mahal remis à neuf, propre comme une bite de noce, du monument sous cellophane.

 
Et ça commence quand, l'histoire ?
Chandighar n'est pas un musée mais une capitale administrative dans laquelle les gens vivent et travaillent sans problèmes majeurs. L'architecte y a déterminé des zones correspondant à diverses fonctions. Les habitations sont parfaitement adéquates à son climat et au mode de vie local dont nos brillants analystes devraient constater qu'il constitue le véritable contexte préalable.

Certes le plan d'urbanisme est tracé au carreau et à l'angle droit. Mais l'intégration n'est pas plus courbe et tortueuse que le mépris du site n'est à l'équerre.

C'est écrit où que l'histoire doit laisser des tracés tordus au sol ? Et ça commence quand, l'histoire ? Le centre de Lisbonne ou la grande perspective du Louvre sont elles hors de l'histoire ? ... C'est la planéité du terrain qui permet des plans géométriques (cf. New-York) et la pente qui oblige à tenir compte des lignes de niveau ; rien de plus. Et la question du matériau est liée à celle de la ligne. Il n'y a pas plus de raison à lier le béton que la ligne droite à la décontextualisation. Le béton est un matériau qui peut s'élaborer sur place avec des matériaux locaux (pas la peine de faire venir des minéraux de l'autre bout de la planete... mais je laisse ici la parole aux techniciens), c'est un matériau qui s'adapte à toutes les volontés stylistiques car le nouveau centre de Beyrouth, voulu par Mr Hariri, montre que l'on peut tout faire avec, même les pires citations «historicistes», justement.
Mais qu'est-ce donc qui est en jeu sur le plan idéologique dans l'hostilité des plus cultivés envers les plus évidentes réussites du modernisme ?

Alors, on connaissait l'opposition farouche autant qu'ignorante du grand nombre à la modernité architecturale dans ce qu'elle a de plus général, paradigmatique et donc caricaturale («béton», injure suprême), opposition entièrement explicable par certaines vraies saloperies dont on a orné nos quartiers les plus pauvres.

Mais qu'est-ce donc qui est en jeu sur le plan idéologique dans l'hostilité des plus cultivés envers les plus évidentes réussites du modernisme ?

 
Faire revenir par la bande l'idée d'un progrès.

Il s'agit de le priver de toutes les qualités dont on veut gratifier la «post-modernité» afin de faire revenir par la bande l'idée d'un progrès dont nos évaluateurs culturels sont incapables de se passer pour continuer à donner leurs sentences alors même qu'ils l'ont officiellement proscrite de leur discours.

Il s'agit de montrer l'avantage de la révocation du progressisme moderniste par la post-modernité en des termes parfaitement progressistes (donc modernistes!).

 

Le modernisme est poussé du coté de l'ethnocentrisme européen et réfuté au nom de l'anti-colonialisme, de la relativité culturelle etc. Hélas pour nos évaluateurs officiels et heureusement pour nous, il est impossible d'en appeler à l'ethnocentrisme ou au colonialisme à propos de Chandigarh puisqu'il s'agit d'une commande de Nehru destinée a marquer l'entrée de l'Inde indépendante dans le grand jeu mondial. En la matière tout est brouillé.

A force de mettre dans le même panier l'anticolonialisme et la critique de la notion de progrès le «post-modernisme» finirait par nous convaincre que la décolonisation n'est pas un progrès!

 
Laisser au béton le temps de vieillir ?

Ne vaudrait-il donc pas mieux laisser au béton le temps de vieillir de finir de se démoder de revenir à la mode?

Cela nous éviterait sans doutes bien des déboires, par exemple de voir à la défense les tours se faire «relooker» juste avant de redevenir belles. Je pense à la tour Septentrion, transformée alors même qu'elle redevenait aimable en un atroce coucou suisse de verre miroir.

La liste est ouverte. Ne faut-il pas enfin refuser de céder à une demande de nouveauté suprêmement stupide qui déciderait de dépasser la nouveauté moderniste au nom de cette valeur même?

Encore une fois Adorno résume finalement parfaitement la situation malgré que ce soit absolument à son insu: "La catégorie du nouveau coïncide (en tant que négation abstraite) avec celle de la permanence : son invariance est sa faiblesse ".

 
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