REVUE 11

FIGURATIONS POLITIQUES

Entretien avec E.BREON, conservateur Musée des Années 30 de Boulogne

Philippe Lejeune qui fut élève de Maurice Denis, Souverbie et Desvallières nous disait toujours que lorsqu'il était jeune, dans les années 40, à propos de peintres célèbres, on disait toujours Souverbie et Picasso

Oui c'est possible, parce que Souverbie a été membre de l'institut, et avant d'avoir cette carrière officielle, il a participé avec Picasso à ce retour à l'ordre des années 30. Picasso a écrasé le siècle parce qu'ils avaient de bons impresarii, un peu comme César l'a fait. Des gens qui ont une faconde, une façon de parler qui fait que…

On a souvent dit que Picasso était pilleur, mais quand on voit ce que Souverbie fait à cette époque, on peut penser qu'il lui a emprunté, non ?

Picasso a beaucoup pillé mais son génie consiste à transcender tout cela pour faire autre chose, il inventait tous les jours - je ne cherche pas je trouve -, il ne devait pas chercher beaucoup ! Je le compare à Victor Hugo en littérature…des sortes de forces, qui dans leur vie même, doivent se dépenser.

C'est peut-être pour cela que des gens qui ont une peinture plus fine comme Souverbie sortent moins du lot

Le siècle était injuste avec certains de ces artistes plus discrets, il faut ressortir tout cela. Cela créera un nouveau regard sur cette période : le 20ème siècle ne sera pas forcément le siècle de Picasso

C'est le travail de votre musée en partie et la difficulté de votre travail tout comme ce qui a amené des critiques à l'ouverture du musée : Figuration égale conservatisme et abstraction et surréalisme égalent modernité, on revient de cette idée là

Oui totalement fausse

Picasso en est un bon exemple

Picasso c'est étonnant ! je ne sais pas… Les nazis ont brûlé Kandinsky, Paul Klee à Berlin, et ils arrivent à Paris et l'homme de Guernica est peinard dans son atelier, il mange à sa faim. Il y a là, je pense, un questionnement considérable.

 

Il y a peu d'informations à ce sujet mais son rôle pendant la guerre n'est pas très clair

Les Américains avaient prévu de faire une exposition " Picasso période grise ", je ne sais pas si cela a été fait..

 

Il fond des pièces

On se demande comment, même avec des appuis... Il avait l'appui de Brecker comment certains artistes figuratifs parce que c'était l'ami des années 20, il y avait Ernst Jünger, mais je ne vois pas pourquoi les nazis auraient fait une exception pour un artiste, cet artiste. Il y a là un mystère Picasso, il revient de Royan à Paris, il passe toute la guerre là et il n'est pas inquiété

 

En même temps sa période retour à l'ordre nu - figuratif peut correspondre au goût du pouvoir de l'époque. Rien n'empêche de penser que Picasso ait pu vendre des œuvres aux allemands mais ce genre d'hypothèse est tellement taboue que …

C'est vrai. Vous savez Le Corbusier était le même genre d'homme, architecte démiurge que l'on présente comme le moderne des modernes, mais qui va à la soupe chez Mussolini, il y a des odes au maréchal Pétain pendant la guerre, puis ce sera Staline pour faire le Soyouz !

Vanessa Bell 1879-1961 "The Tub" 1917

Vanessa Bell 1879-1961 "The Tub" 1917 DR. sur http://www.uwrf.edu/history/prints/women/vbell.html

 

Cette période des années 30 en art et politique est encore marquée en France, dans l'accrochage, dans les présentations…

vanessa bell portrait DR. sur http://www.csupomona.edu/~plin/women2/images/bell_big.jpgEn France il y a cette rupture totale, que l'on n'a pas en Europe, avec le réalisme. Quand on va à Londres, à la Tate, on voit dans les collections le groupe de Bloomsbury. On n'a jamais mis au rencard des œuvres réalistes comme on l'a fait en France avec le musée national d'Art moderne !

Pourquoi ? c'est aussi une rupture politique ?

J'ai invité un jour, Jean Hubert Martin, l'homme des magiciens de la terre, très contemporain, il venait de prendre la direction du musée des Arts Océaniens. Je l'ai invité à visiter le musée, c'était très sympathique, il souriait pendant la visite et je lui ai demandé pourquoi, il m'a dit : " avec vous j'ai pris un coup de vieux ! ".
Il m'expliquait qu'en histoire de l'art, il y a une différence de génération qui se fait sentir, alors que nous avons quinze ans de différence ! Il m'a dit : " tout ce que vous montrez de nouveau au musée des années 30, j'ai mis dix ans à le mettre en réserve avec Françoise Cachin au musée d'Art moderne ! " En 1966, ils sont arrivés dans ce musée qui était encore au Palais de Tokyo, c'était le musée de Jean Cassou et Bernard Dorival, il y avait La Patellière, Waroquier, Boutet de Montvel qui voisinaient avec Picasso. On leur a dit - grosso modo-, avec la création du centre Pompidou, on va mettre les papys en réserve et montrer ce qui n'était jamais montré : l'art vivant, les nouveaux réalistes. Ils ont fait un musée excluant les gens comme ceux-là. Et puis tout a été oublié, en réserve.
La présence des œuvres de Waroquier ici est toute une histoire ! Moi j'ai récupéré ces pièces. Guy Cogeval était alors jeune inspecteur des musées de France, il m'a emmené au Palais de Tokyo, et m'a dit : " il y a le fonds Waroquier, personne n'en veut, tu prends tout si tu veux ! " Alors j'ai récupéré 900 dessins, les 30 peintures. C'était méprisé comme jamais…

 

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"LES PEINTRES FIGURATIFS OCCUPES"

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