REVUE 17

 

ENTRETIEN AVEC PAUL ARDENNE,

philosophe, auteur d''un livre sur "la création artistique en milieu urbain en situation d'intervention" ("Un art contextuel" Flammarion)

"Architectes et urbanistes ne sont pas a priori les amis de l’homme libre. Ils façonnent sa ville ou son environnement d’une manière qui n’a en général rien de démocratique".

Paul ARDENNE parle franchement de la marchandisation de l'espace commun, du faux espace offert au public, de la touristisation de Bilbao à la sacralisation de Sienne, il rappelle qu'"il est temps de désacraliser la notion canonique d’“espace public”, décidément trop schématique, inadaptée à la réalité d’aujourd’hui, en particulier au regard des conduites mouvantes et “mobilistes” des usagers de l’espace urbain". Reflexions et irritations sur la place de la place.

 

 PREFIGURATIONS : N'êtes-vous pas frustré par cette notion d'“espace public”, qui sert de grand fourre-tout idéologique ?

 La notion d’“ espace public ” est problématique et, du même coup, son usage, sitôt qu’on le schématise.
Un préalable nécessaire, avant même de parler d’“ espace public ” : définir ce qu’il est au regard de la réalité, de façon concrète, en oubliant le côté passe-partout de la formule.

Exemple, je suis dans mon bureau, en principe donc dans un espace “ privé ” Si je dialogue avec une ou plusieurs personnes extérieures à mon bureau en utilisant mon ordinateur (le chat’, la webcam...), l’espace privé qu’est mon bureau peut-il encore être décrété comme étant “privé”, c’est-à-dire comme ressortissant à un domaine, si l’on suit l’étymologie et le sens du terme “privé”, “ où le public n’a pas accès, n’est pas admis ” ? Même chose si je regarde la télévision : le monde public, dans ce cas encore, vient s’insinuer dans mon espace privé, il le modifie, il le “publicise”, au moins en partie.

Certains artistes, dès les années 1960, ont condamné cette dépolarisation insidieuse — Richard Serra avec ses Television Pieces, entre autres —, eux vivaient en direct l’irruption graduelle du dehors vers le dedans que la TV était en train de consacrer, soumis qu’ils étaient à l’épreuve alors nouvelle de cette redistribution de la donne privé-public. La frontière entre public et privé est labile, elle est aussi circonstancielle.

À cet égard, la notion d’espace partagé semble la seule à même de permettre de définir correctement ce qu’est l’espace “public”, et où le trouver.
Un exemple significatif de la difficulté à penser l’espace public : celui de la ville. Considérer la ville, de manière consubstantielle, comme un espace public n’est pas a priori contestable. Sauf à s’entendre sur ce qu’est devenue la ville au cours des siècles, à force d’administration, d’urbanisme et de contrôle. Pensée dans la lignée des situationnistes ou d’un de Certeau, la ville serait par excellence, veut-on croire, le lieu de l’échange, de la rencontre, de l’humanité se considérant elle-même sur l’agora. À ceci près, rétorquera-t-on, que la ville est aussi le lieu de la propriété, du cloisonnement des espaces accessibles et de la réglementation de leur libre usage, donc du libre accès.

Voir la piétonisation, qui calibre l’espace public, ou encore les zones attractives élaborées de toutes pièces de type placettes ou périmètres de zones touristiques, dont la mise en valeur tactique et somptuaire détourne l’usager de la ville des zones déclassées. Voir le digicode, les gated cities, qui contre-publicisent la ville et en accroissent l’usage privatif au seul bénéfice de quelques-uns. La ville concrète ? Non un espace public stricto sensu, mais le lieu par excellence du conditionnement des itinéraires.

Sans rien dire de la propriété symbolique de la ville, qui échappe depuis longtemps au citoyen lambda. L’invasion croissante de l’affichage publicitaire montre assez que l’espace public urbain appartient d’abord au capital. Celui-ci, à travers ses firmes hautes consommatrices d’espace public, ne s’y est d’ailleurs pas trompé, en assignant en justice les artistes anti-pub. Lors même que l’artiste anti-pub, lui, agit dans l’orbite de la démocratie, qui pose pour principe élémentaire que l’espace public appartient d’abord au public, avant d’être le bien d’entreprises telles que Benetton, H & M ou Zara, entre autres. Cette perte de représentation symbolique du public au profit du privé est particulièrement perceptible dans les villes nouvellement soumises à l’emprise du marché. À Moscou, tout le périmètre entourant le Kremlin est ceinturé d’affiches publicitaires géantes. Très claire indication, pour le passant moscovite, que sa ville ne lui appartient que factuellement, et sûrement pas en substance.

 PREFIGURATIONS : Vous regrettez, avec quelque raison, les orientations sauvages et/ou autoritaires qui structurent la ville au dépens de l'individu. Mais la ville lui a-t-elle jamais appartenu ?
L'espace (public, privé, partagé) se crée toujours par décret semble-t-il, comme à Rome où l'augure délimite dans le ciel l'endroit à interpréter, celui dans lequel les signes vont “parler”: il définit un dedans et un dehors qui permet l'interprétation.
Vous déploriez, comme lors du colloque 2003 d'Evry d'ailleurs, cet autoritarisme de l'espace de l'architecture, de l'urbanisme (plus précisément vous attirez l'attention sur ce que d'angéliques intervenants voulaient ignorer), croyez-vous que l'espace du partage public se définit contre ce conditionnement ? ou à partir de lui ?

 Il se définit à partir de lui, contre lui, avec lui comme hors de lui, tout à la fois. Tout dépend en fait de la position dans laquelle se trouve le citadin, de la manière dont il a décidé d’utiliser la ville à tel ou tel moment, de son humeur du moment, même. Au demeurant, le problème de l’espace public “qualifié” est qu’il présuppose toujours l’acceptation tacite de l’usager. C’est sa définition en amont qui en fait, de facto, une structure autoritaire. On délimite en posant le principe que c’est là, dans les limites mêmes du délimité, qu’il y aura usage public de l’espace — là et non pas ailleurs. Du moins : pas ailleurs de manière officialisée par un tracé préalable, que ce dernier soit défini par les prêtres, les politiques ou ces instruments des politiques que sont les urbanistes ou les planificateurs urbains.

Mais attention, cette délimitation autoritaire de l’espace public par le pouvoir a du bon : car c’est elle qui permet, par différenciation, l’expansion même de la vie privée. Le problème, évidemment, surgit sitôt qu’on ne distingue plus vraiment le privé du public, le partagé du confisqué, le commun libre d’accès du commun accessible sous-condition.

La minipole de Decatur, non loin de Seattle, une petite ville qui se veut un modèle de vie paisible et harmonieuse, occupe par décret 3 % de l’île sur laquelle elle se trouve. Aucune extension n’est envisagée. La codification dans ce cas extrêmement rigide de la zone “ publique ” qu’est la ville résulte d’une réflexion intéressante, celle de la compression (et non de la congestion, j’y insiste, car ici il y a de la place, de l’air entre les zones d’habitat, l’espace naturel est abondant et jamais loin). Dans ce cas, on comprime en somme l’espace public pour qu’il existe, à toutes fins, qu’il acquière une matérialité topographique.

Même chose à Celebration, en Floride, la ville Disney créée de toutes pièces en 1994, sous l’égide des cerveaux de l’EPCOT Center : peu de lieux de regroupement, comme le veut le chacun-chez-soi individualiste cher aux Américains du nord, mais quelques zones choisies qui sont choisies en ce qu’elles sont inévitablement “ publiques ” : supérette, café, front de lac, poste. Dans ce périmètre comprimé, les gens se retrouvent entre eux, mais sans excès, au prorata de ce que commandent de fréquentation de l’autre la vie matérielle et ses contraintes (courses, petite administration), le public n’écrase pas le privé. Ce faisant, de manière en apparence paradoxale, on ferait même exister plus l’espace privé, il est aisé de quitter la zone publique pour aller voir ailleurs, tranquillement, chez soi ou dans le vaste périmètre naturel qui jouxte la ville, où l’on peut se perdre.

Une évidence : c’est parce que l’espace public administré est qualifié et reconnu comme tel que le citoyen peut (s’) inventer d’autres lieux où vivre, d’autres lieux à vivre, et s’inscrire ce faisant dans le cycle de fréquentation des “ espaces autres ”, pour parler comme Michel Foucault, en vertu d’un projet personnel ou clanique (mais non plus social) qui relève de l’allotopie

[NDLR : du grec allo « autre » et topos « lieu » : « en un autre lieu ». Autre lieu ou proposition politique ou sociale que ceux qui ont existés.]

ou de sa forme vulgarisée, l’escapisme.

Au juste, le privé, c’est la possibilité de fuir, rien de plus.

 

PREFIGURATIONS : Certains théoriciens de l'urbanisme ont pensé la ville comme une fonction, en cherchant à supprimer la rue par exemple. Pensez vous que l'espace public, tel que vous le saisissez, peut encore se décrire à partir de lieux comme la rue, la place, etc. ?

 Les penseurs modernes de la ville, la plupart, avaient cette envie, dans leur cas aussi sacrale que caricaturale : en finir avec la ville-icône occidentale. La ville-icône d’Occident, c’est-à-dire la ville organique resserrée autour de son église et de ses palais, la ville d’échelle humaine avec son bourg, ses murailles, son faubourg, sa structuration sociale distribuée de manière concentrique. La ville version grand village, si vous voulez. Il fallait oublier cette ville-là, sinon la détruire, du moins la muséifier (ce qui est advenu : Sienne, Carcassonne, Nuremberg...). La ville grossissait, depuis les débuts de la Révolution industrielle et l’exode rural qu’avait amplifié celle-ci : faubourgs, banlieues, zones d’activité en périphérie, extension des réseaux de circulation... Elle devenait un chancre proliférant, un monstre dévorant l’espace alentour, les villages environnants, de manière souvent chaotique. Confer Les villes tentaculaires dont parle Émile Verhaeren, Londres telle que la décrit Dickens, New York vue à travers le prisme de Manhattan Transfer de Dos Passos, etc. C’est alors que l’on forme le délire de la Ville infinie, de la Ville linéaire, autant de projets d’urbanisme semi-utopique où l’on voudrait donner à la ville — mais alors en la contrôlant — la forme qu’elle est déjà en train de prendre en réalité, une ville dont on subit dans les faits le développement foudroyant, plus qu’on ne le maîtrise : Chicago passant de 150 à 1 million d’habitants en soixante ans, Sao Paulo et ses 71 000 rues recensées, Los Angeles et ses centaines de Km d‘autoroutes urbaines, la mégalopole de Tokai, au Japon, avec ses quarante millions de résidents, la favelisation des villes et les ceintures de pauvreté urbaine du tiers monde africain ou latino-américain...

L’espace public, dans tout ça, demandera-t-on ? Il continue d’exister, évidemment, mais ramifié, disséminé, positionné là où l’envie d’être ensemble se constitue, de manière éphémère ou plus durable : le petit square retranché où l’on parle ou deale le soir venu ; le terrain de street-ball à même la rue, dans une banlieue ; une corniche au-dessus de la ville, où l’on emmène sa petite amie ; un lointain bout d’autoroute urbaine où motards ou praticiens du quart-de-mile départ arrêté viennent faire des courses d’accélération et des burn-out, la nuit venue. Avec, on le devine, une requalification permanente de l’espace public lui-même. Celui-ci, en effet, variera en fonction de sa qualité, de sa capacité surtout à s’adapter à une attente spécifique des usagers (tel lieu d’abord tranquille, recherché, est abandonné sitôt qu’il fait l’objet d’une surveillance policière). En l’espèce, il s’agit bien d’appréhender l’espace public, non comme réalité statique, mais sous la condition d’une mise en circulation potentielle. Et de penser le lieu autrement : comme occasion, plus que comme espace.

Dorénavant, il y a donc des “ espaces publics ” au pluriel et non plus l’espace public au singulier. Voir la ville américaine-type, celle qui se constitue par lotissements successifs de blocs positionnés le long de grandes artères de circulation déjà tracées. Dans cette ville-là, fonctionnaliste en diable (elle forme le modèle mental des CIAM en vérité : une structure que l’on crée de toutes pièces à la manière d’un objet technique, à partir d’un plan et en fonction d’un programme), il existe sans conteste un centre administratif, un downtown des affaires (le CBD, Central Business District), bref, un “ centre ”, un lieu “ public ” et “ du public ” par excellence : pour le dire autrement, l’équivalent de cette agora tutélaire qui fait tant fantasmer les urbanistes partisans de la “ reliance ”

[NDLR Le dictionnaire HARRAP’S dit : reliant (to be r. on s.o.), avoir confiance en quelqu’un, dépendre de quelqu’un, compter sur quelqu’un ; reliance, autre façon de dire confiance.]

du lien social acquis par la répartition calculée des unités de vie urbaine autour d’un centre fédérateur.

Pour autant, pour peu qu’on l’envisage au concret, il apparaît vite que ce “centre” n’est un espace public que le temps que durent la gestion courante ou les affaires. Du soir au lendemain matin plus chaque week-end, downtowns et CBD sont la propriété des seuls veilleurs de nuit, et des équipes d’entretien.

La leçon de tout ceci ?
Un, que l’on crée des places et des rues décrétées à échelle humaine (la stratégie de la piétonisation, devenue universelle) ou qu’on fantasme au contraire la ville comme un pur objet technique et fonctionnel, il faut admettre qu’on ne maîtrisera jamais en leur tout, dans leur complexité, les logiques propres au désir humain d’être ensemble, et d’y être quelque part en particulier plutôt qu’ailleurs.
Deux, il est temps de désacraliser la notion canonique d’“espace public”, décidément trop schématique, inadaptée à la réalité d’aujourd’hui, en particulier au regard des conduites mouvantes et “ mobilistes ” des usagers de l’espace urbain.


 PREFIGURATIONS : Vous réglez votre propos et votre réflexion sur l’homme, ses activités, l’accélération de sa vie, sa parcellisation. Cela vous amène à décrire l’espace commun à partir d’une pratique.
Vous ignorez volontairement le bâti, l’architecture ou vous ne la traitez qu’en tant qu’elle produit quelque chose sur l’individu...

 Il ne s’agit pas d’ignorer le bâti, puisqu’il est là. L’important, de toute façon, c’est de vivre le bâti, de vivre l’architecture mais alors corporellement, de vivre par extension la ville concrète d’une manière incarnée, la moins possible spectatorale. En finir avec la soumission du spectateur. Ne pas regarder Bilbao en fonction du musée Guggenheim, cet attrape-gogos, cette grosse machine à “ touristiser ” l’espace public.

Architectes et urbanistes ne sont pas a priori les amis de l’homme libre. Ils façonnent sa ville ou son environnement d’une manière qui n’a en général rien de démocratique. La comédie des enquêtes d’utilité publique, sur ce point, est édifiante : on ouvre en général celles-ci quand tout est déjà décidé ou à peu s’en faut en termes d’aménagement. Sur ce point, méfions-nous de la démagogie des élus, celle d’un Delanoe à Paris en ce moment, par exemple, avec le projet de la rénovation des Halles. Un projet que l’on soumet à l’appréciation des Franciliens (sous la forme d’une exposition des “ concours ” des architectes sélectionnés) lors même qu’on refuse dans le même temps un référendum sur la question de son règlement...

Ma position à l’égard de l’architecture et de l’urbanisme est claire : ne pas me laisser méduser par les propositions-spectacle mais aussi prendre parti, exprimer mon avis, et cela, parce que l’architecture et l’urbanisme c’est imposé à tous, de fait, comme le temps qu’il fait. Pour cette raison élémentaire, donc : parce que toute architecture, tout urbanisme sont autant de facteurs d’interposition entre moi et le monde. Et parce qu’en tant que tels, ils ne sont pas sans codifier, parfois pour le restreindre, ou le déterminer, mon propre accès au réel. L’urbanisme, l’architecture peuvent être une souffrance. Regardez l’architecture mitterrandienne à Paris, c’est terrifiant, il va falloir subir pendant des siècles les fantasmes pharaoniques d’un homme politique ambigu qui a cru naïvement qu’on pouvait s’offrir une grandeur historique en recourant à une architecture de polyèdres censée incarnée la durée, l'éminence, la roideur, au risque de salir les yeux à tout un peuple... Pitié pour le quidam !

L’architecture, l’urbanisme, c’est trop souvent l’arbitraire du prince, du chef. Hitler traçant les avenues du Berlin futur en métrant leurs dimensions en fonction des défilés militaires et de la surface au sol des bataillons... Hélas, en tant qu’individu, je n’ai évidemment guère les moyens de contrecarrer un tel arbitraire ! Ce pour quoi je forme un vœu : que les États réellement démocratiques se dotent d’unités de Récusation ou de Destruction, qui travailleraient à la correction ou à l’éradication de l’arbitraire urbanistique-architectural et de ses expressions. Un vœu qui est évidemment une plaisanterie. Formidable désordre en perspective, vous imaginez !

 

Questions Franck SENAUD. Juin 2004
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