REVUE 17

LES PLACES : QUEL INTERET ?

DAVID SUATTON, Etudiant en urbanisme

La place est un élément constitutif de l’espace urbain de l’antiquité à nos jours. Définie par la doxa comme un lieu public, un espace généralement découvert et entouré de constructions, elle prend forme, se transforme et évolue en fonction de logiques culturelles, historiques, économiques et politiques.
Pourquoi l’homme s’evertue-t-il à faire des places depuis l’antiquité ? Comment sont-elles construites et comment évoluent-elles sur le plan symbolique, fonctionnel et historique ?

La place est un lieu multifonctionnel donc polymorphe. Si les places ont toutes des particularités, des aspects et des usages différenciés, elles présentent aussi des fonctions constantes depuis l’antiquité qui permettent de comprendre pourquoi et comment elles sont insérées dans l’espace urbain ou rural.

La place est d’abord un centre civique. Place ordonnancée réunissant des édifices administratifs, juridiques, religieux et commerciaux. C’est le cas par exemple du forum, lequel légitime le caractère sacré de la démocratie du fait que les assemblées démocratiques se tiennent à proximité de l’acropôle ((colline surrélevée)), lieu d’implantation et de mise en valeur des temples. En tant que centre civique répondant à un besoin de rencontre ou d’isolement, la place est un espace public non bâti, desservi par des voies, affecté aux piétons et/ou aux véhicules. Elle peut avoir pour origine la convergence de chemins ou de rues et être ainsi un espace fortuit, simplement réaménagé, ou bien avoir été créée selon une localisation choisie en fonction de son usage et de son accompagnement monumental : centre d’une agglomération, place de quartier, etc… La place se différencie du carrefour par l’importance secondaire qui y est donné à la circulation.

Lieu de rencontre, la place est souvent un élément de repère pour les autochtones ou les étrangers. Les diverses fonctions affectées à la place font partie des facteurs aidant à repérer la place dans un espace. D’ailleurs le mot « place » vient du grec, puis du latin platea, qui signifie « rue importante ». La place peut avoir différentes vocations : l’implantation d’un marché, la nécessité de rassembler le public pour de grands événements, des fêtes par exemple, ou encore le déroulement de cérémonies politiques, religieuses ou militaires, le stationnement de véhicules, la jouissance d’une vue panoramique ou d’un lac.

La place a aussi une fonction de représentation, de mise en valeur d’un monument (place-parvis, place attenante), d’une personne (place royale), d’une puissance (place d’arme, place de parade) : en tant qu’espace vide, entouré ou centré sur des espaces pleins, bâtis, elle fait voir, rend visible ces derniers. Selon les publics visés, la place peut être ouverte ou fermée, dégagée ou non.

 

Même avec des fonctions communes, les places différent les unes des autres selon les époques de leur construction car les logiques culturelles à la base de ces aménagements évoluent. Comment la conception et la perception des places évoluent-elles au cours de notre histoire ?

  La place antique, par sa dimension monumentale, met en avant la glorification de la puissance publique et des divinités. Le forum symbolise en effet l’endroit où les dieux sont descendus sur terre pour créer la ville, le cœur de la cité. Il est donc surrélevé et découvert, ouvert sur le ciel. L’emprise culturelle de ce modèle est tellement forte qu’il a été importé tel quel en Belgique, pays au climat beaucoup plus rigoureux que le climat méditerranéen auquel est lié originairement le forum. La taille du forum est proportionnée à la population de la cité dans une logique de commoditas et de voluptas : le forum doit être suffisament grand pour donner des spectacles et faire des affaires.

Au moyen-âge la mise en valeur des places est plus modeste. Elles servent surtout de lieux de rassemblement ( parvis de l’eglise, place du march é, place de l’hôtel de ville) et sont souvent à l’écart des grands axes de circulation. Leur décoration est généralement provisoire car elle est consacrée à des processions religieuses ou à des représentations de drames religieux. Notons par ailleurs que la fonction de marché, conférée traditionnellement à la place, est tardive, la rue ayant longtemps servie de lieu de vente.

 

La fonction marchande de la place modifie son aspect. Sous la Renaissance, les villes vont se couper en deux entre une partie restant sacrée, autour des édifices anciens, lieu(x) d’exercice du pouvoir sacré, et une partie consacrée à l’expression du pouvoir politique et économique. Dans la partie marchande des villes naissent des places laïques caractérisant l’urbanisme à «grand place« et à beffroi, qui se développe à cette époque dans toutes les villes d’Europe du Nord. Ces places offrent aux citadins de nouveaux repères visuels (le marché, l’Hôtel de ville) et sonores. Les cloches du beffroi, qui sonnent la réunion des échevins, l’ouverture et la fermeture des marchés et manufactures, concurrencent en effet les cloches de l’eglise. Les places renaissantes reprennent en outre des éléments de l’urbanisme antique. Les places royales, par exemple, mettent souvent en valeur des statues équestres comme sur la place du Capitole à Rome. Elles perdurent d’ailleurs après la suppression de la royauté avec plusieurs places dédiées à Napoléon I au début du dix-neuvième (la Roche-sur-Yon) témoignant de la transmission de certains modèles culturels d’organisation et de représentation dans l’urbanisme.

Enfin, les places renaissantes, avec l’apparition des notions d’environnement et de paysage, ont le souci de ménager des espaces de vue dans la ville contrairement aux places médiévales. C’est pourquoi les grandes places dégagées se multiplient et redeviennent des cœurs d’espace urbain.

 

EVRY. Photo F.SENAUD

Au dix-neuvième siècle, les places arborées se multiplient sous l’influence du baron Haussmann et de préoccupations hygiénistes croissantes. Il ne s’agit plus de faire des places pour servir le prince éclairé, mais d’en construire pour servir l’intérêt public et animer les rues. Des places sont ainsi éparpillées dans toute la ville de Paris, par exemple, afin d’être accessibles au lieu de résidence et de travail en moins d’une demi-heure. L’apparition de la notion de zonage, l’implantation de places à la croisée de voies de circulation, leur éclairage, la multiplication des kiosques et des colonnes Morris marquent la naissance des places et de la rue modernes.

Tournées vers l’accomplissement fonctionnel et sont dépassement, les places du vingtième siècle, et plus généralement les espaces extérieurs, sont conçus non comme des réalisations ponctuelles, mais comme un tout structuré, un réseau continu, maillé d’une extrême variété. C’est pourquoi les systèmes de places se développent et se modifient de façon à lier les places les unes aux autres et les rendre compléméntaires. L’esthétique n’apparaît que lorsque les exigences de base sont satisfaites, comme la possibilité de magnifier la nature exceptionnelle de certains aménagements d’espaces privilégiés (Hôtel de ville, places-promenades). Cependant, dans les années 1970, on se rend rapidement compte,, de l’inégale progression entre la qualité du logement , et celle des espaces publics. Dans la ville nouvelle d’Evry, par exemple, les «places» sont difficilement repérables et fréquentées souvent de manière temporaire. Les Evryens passent sur les places, mais n’y restent pas (hormis peut-être sur la place des terrasses à l’Agora).

La place est certes un lieu de conflit entre différents pouvoirs, mais en tant qu’espace public, elle devrait devenir le centre autour duquel s’organise le bâti.

Aujourd’hui, en ville nouvelle, elles ne font figure que de nœuds liant divers éléments dans une logique d’urbanisme de planification. Or, c’est bien en tant que cœur, que centre, qu’elles peuvent avoir un rôle essentiel dans la perception de la cité, ce qui pousse plutôt à favoriser un urbanisme d’induction.

Les places évoluent considérablement dans le temps du fait de nouvelles constructions, démolitions, agrandissements, réaménagements d’édifices voisins, témoignant de l’image que notre société veut donner à nos villes. Une ville qui change, qui s’adapte aux demandes de ses citoyens. Contre l’uniformité, les artistes ont peut-être quelque chose à apporter à cette œuvre commune, à la valorisation de nos places sans que nous puissions a priori définir de manière systématique quoi, comment et à quel moment.

 

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