REVUE 22

L’OBSESSION DU NEUF

Entretien avec Marc JIMENEZ 4

Justement, est-ce que cette transformation de la perception n'a pas tendance à être appelé avec Rochlitz, « nouveauté » ? Ne pensez-vous pas qu’il y a finalement une espèce d'obsession de la nouveauté ?


Le terme de nouveauté est très piégeant... Depuis la fin du 19ème siècle, toutes les avant-gardes se donnaient pour but d'être en rupture avec la tradition, et d'essayer de préfigurer un avenir meilleur. Pour tous ces mouvements, de la fin du 19ème jusqu’aux années 60, on parle de « course à la nouveauté » voire de « tradition du nouveau ». Dans l'art contemporain, le problème du nouveau ne se pose pas ainsi mais plutôt en termes « d'inédit » ou de « déroute de mode de perception habituelle ». Le terme de nouveau, au sens de « course effrénée à la nouveauté » a disparu dans l'art contemporain, il s’est dilué. L’art contemporain joue surtout avec les frontières de l'art, de façon très différenciée, comme dans tous les types d'actions qui mettent en jeu le corps par exemple, ou l'environnement, en s'immisçant dans la vie quotidienne justement pour opérer des tas de petits décalages par rapport à la perception que l'on a de la vie.

Est-ce que la médiatisation ne pousse pas à faire de l'innovant à tout prix alors qu'il n'est pas forcément un des critères d’intérêt?

Oui, mais au coeur même de la création, à supposer que ces termes ne soient pas complètement dévalués, il y a quand même implicitement l'idée de nouveauté : créer signifie ne pas se répéter, la création est le contraire de la routine. L'artiste, celui qu'on reconnaît comme tel, est justement celui qui va arranger cet univers quotidien, répétitif, sous un aspect nouveau. Chacun réagit alors à sa façon. il y en a qui n'acceptent pas d'être déroutés dans leurs habitudes visuelles, perceptuelles, c'est leur affaire. Mais d’autres, soumis aux contraintes quotidiennes, acceptent ce détournement du regard que proposent les artistes.

On reproche parfois à l'art contemporain d'être auto-référentiel, d'avoir des oeuvres qui viennent répondre, dépasser les propositions précédentes. Les propositions nouvelles viennent se positionner par rapport, n'ont pas encore à une tradition, mais à ce répertoire déjà installé. Cela ressemble à une répétition de l'histoire de l'art telle qu'elle se faisait à l'époque des avant-gardes : une tradition, une référence et la recherche, par ces artistes du nouveau, d'un positionnement par rapport à cette tradition, qui va prédéterminer leur attitude.
Prenons un exemple amusant : en théorie si je veux peindre des petites fleurs, il est possible que je sois créatif, original et, dans le même temps, vous savez qu'il est assez difficile d'innover sur ce terrain, notamment à cause de cette obligation d'originalité…

Il y a encore des milliers, des millions de personnes sur terre qui peignent des petites fleurs. La chance d’être original est minime mais c’est le défi de tout artiste !

La difficulté de celui qui ferait ça, c'est de se mesurer à ses millions de précédents. Mais c'est ce qui expliquerait, à première vue, que vous soyez refroidi avant même d'avoir vu mes œuvres !!

Dans le cas que vous évoquez vous ne seriez pas un artiste contemporain, vous seriez un artiste du 21ème siècle, sans prétention vis-à-vis du marché de l'art, et de ses institutions officielles. Vous ne seriez pas exposé au musée ou dans une quelconque fondation Guggenheim sauf si vous apporter quelque chose de plus, un traitement, l’utilisation d'un média particulier, quelque chose qui n'a pas été fait un nombre x de fois, et qui renforcerait l’impression d’un déjà vu lassant. Mais rien ne vous empêche de travailler sur ce sujet ! Au contraire, tout l'intérêt de l'art actuel c'est d'avoir totalement perturbé tout système de référence. On peut faire du figuratif ! On peut faire de l'abstrait ! On peut faire des petites fleurs ! Elle est là la liberté de l'artiste.
Il y a tout un pan de l'art actuel qui fait alliance avec les nouvelles technologies. Ce n’est pas le sujet qui importe, mais la forme, la posture, la procédure. La perception que l'on a alors de sujets « désuets » sera différente car ces outils permettent de travailler façon inédite.

 

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