REVUE 23

3 Exemples d’architectures nouvelles :

Le parc de Versailles ou "le Concorde pour toujours"

Le parc de Versailles fut nouveau, est nouveau et restera, j’en suis persuadé, à jamais nouveau. C’est l’un des espaces non bâtis travaillés par l’homme les plus vastes du monde. Il est partitionné en plusieurs sous-ensembles : le grand Trianon, le petit Trianon, le hameau de la Reine, le canal, etc. ….


Il y a en son sein, à la fois l’archétype du jardin à la française, à la fois celui du jardin à l’anglaise.

Différends ajouts se sont succédés, toujours sous le contrôle des plus grands architectes, et en totale harmonie avec l’existant. C’est un endroit rêvé.

Rêvé parce qu’imaginaire et réalisé le plus parfaitement possible avec, comme poussée initiale la volonté du roi le plus puissant du monde, autocrate imbu de lui-même et du prestige de son pays, mais conscient que la grandeur de son pouvoir se devait d’avoir une représentation physique et, à contrario du pompidolisme, totalement inutile et improductive.

Or donc, il nous reste de cette volonté une ville : Versailles, un château dont la principale originalité est le gigantisme et la fonction, de constituer entre’ la ville et le parc un tampon, un blocage, une interface un fond de scène un narthex.

Je ne m’attarderai pas sur les qualités architecturales intrinsèques de l’édifice, assez moyennes. Une rapide analyse, que je vais développer plus loin, nous permet d’affirmer que l’œuvre, la vraie, c’est ici le parc.


Il n’y a pas le parc du château, mais le château du parc.
Constatons que le château, à l’échelle du parc, a les proportions d’une ligne, d’une frontière, d’une clôture, protégeant, ouvrant et délimitant la majesté de l’espace duquel il est le servant.


Auparavant, le parc d’un château était une sorte de socle, de jardin d’agrément d’un édifice nécessairement plus majestueux que lui. Par exemple : Chambord. Je mets au défi quiconque ayant visité ce château, de me décrire, encore plus, de me dessiner son parc, de m’en extraire les éléments paysagers les plus marquants.
Là se situe la nouveauté de Versailles.
En plus, c’est nouveau pour l’éternité, car rien de tel ne sera plus jamais tenté, ni même projeté.

Personne n’aura jamais plus l’ambition, les moyens politiques ou financiers d’entreprendre un tel travail sur un aussi grand territoire et sur une aussi large échelle de temps. Les touristes viennent voir Versailles comme si c’était un grand oiseau préhistorique qui, trouvant le lieu à son goût, y avait élu domicile et qui, en échange de sa rémunératrice et prestigieuse présence, s’était fait entretenir jusqu’à la fin des temps.
Maintenant, puisqu’il est ici question de nouveauté, rentrons plus avant dans le détail des perceptions qui, à l’échelle humaine, et non plus urbaine, nous projettent dans un autre monde.

Une quantité de moments architecturaux ou paysagers peuvent prétendre à la qualité de nouveauté, là n'est pas le lieu d'une analyse exhaustive de l'ensemble, mais je voudrais en décrire un seul, le plus magistral. Le lecteur, s'il prend le temps de me lire, appréciera ma prose et la considérera comme une rapide mise en bouche alléchante ; le goût qui lui restera sera, je l'espère qu'une modeste évocation du spectacle magnifique qu'il trouvera à ses pieds lorsqu'il ira sur le site.

Ce que je vais maintenant décrire par une succession de séquences, n’est pas, loin s’en faut, une expérience traditionnelle. Les architectes concepteurs de ce qui va suivre furent des génies, ils inventèrent pour le roi et nous laissent un spectacle qui, personnellement, m’étonne toujours par sa justesse et sa perfection.
1. J’arrive face au château. Je suis dos à la ville. D’abord, je franchis le vaste espace de la place d’arme. Son plan en forme d’entonnoir concentre et dirige vers la cour d’honneur. Cet espace est en légère pente qu’il faut gravir. Le château apparaît alors comme une espèce de falaise, un front bâti.
2. Nous passons les grilles ouvragées, noires et dorées. Nous venons de pénétrer dans le domaine proprement dit. La cour d’honneur s’offre alors à nos pas, elle et pavée la pente s’est accentuée. Le château est devenu un pliage de façades de pierre d’ordonnancement baroque. La dimension change : il est gigantesque. Partout des fenêtres, des colonnes, des architraves, du rythme, de la trame. L’édifice commence par son déroulement minéral, à prendre de l’épaisseur. Au fur et à mesure de votre progression, vous prenez conscience de la profondeur du bâti qui s’est invaginé, à l’image d’un animal, prêt à vous phagocyter plus vous avancez. Subitement, vous êtes dans la dernière cour, celle de la chambre du Roi. Il n’y a plus que le château et vous. Le château est une machine à capturer le soleil, alors vous…Pour l’instant, de parc, point, de vision de parc, point, de notion ou de conscience du parc, point.
3. C’est par deux portes cochères, perpendiculaires à l’axe du château (et du parc), que l’on débouche sur un espace dont le panoramique se déroule, de plus en plus large, au fur et à mesure de votre trajet. L’espace, une fois dépassée la galerie des glaces est alors totalement visible. L’instant est unique. Votre esprit et votre corps, confinés, rabaissés qu’ils étaient par les serres du château, se saoulent alors de vent et d’espace, rarement votre regard ne porte, sur terre, aussi loin. Mais, lentement, immanquablement, vous êtes capté par un curieux phénomène optique.
4. Loin, très loin, le gigantesque bassin appelé « grand canal » développe librement et largement sa surface d’eau brillante et calme. L’échelle des différents éléments, la terrasse sur laquelle vous vous trouvez, la forêt, les parterres, les bosquets, le ciel et l’eau, de nouveau, vous saute à la figure.
5. Mais quelque chose ne colle pas. Le spectacle est certes magnifique, mais ambigu. quelque chose ne devrait pas s’y trouver, ou, plutôt, quelque chose qui s’y trouve ne devrait pas avoir cette forme, ou bien ne devrait pas être dans cette position. Par rapport à notre perception habituelle des objets, quelque chose n’a pas sa place, non, décidemment, ça ne passe pas.
6. Depuis votre plus jeune age, votre œil, votre esprit, vos sens font leurs des notions de géométrie, qui deviennent alors intuitives .L’horizontale, la verticale, et, par là, l’angle droit font partie très tôt de notre « fond de roulement » acquis grâce auquel on se sent bien ou mal, grâce auquel on se tient debout ou on déambule dans tel ou tel espace.
7. C’est bien là qu’est le hiatus. Normalement, notre inconscient « sait » que l’eau, c’est plat, droit, horizontal…l’eau douce, l’eau salée, le vin, le bain nous donnent à coup sûr la base euclidienne de tout corps, de toute construction : l’horizontale. Normalement, l’eau que l’on voit, étalée devant nous, devrait être « à plat », calmement couchée dans le paysage, sage et rassurante. Or, l'eau du grand canal est là, sous nos yeux, en pente…
8. Nos sens sont abusés, c'est sûr. Malgré leur science et leur intelligence, les paysagistes n'ont certainement pas pu modifier ne serait-ce que ponctuellement, la géométrie du globe, l'axe de la pesanteur ou le centre de gravité de la planète. Si l'on réfléchit 5 minutes, la solution à cette situation déroutante ne peut être que dans une illusion d'optique, le phénomène de foire, le truc de magicien.

9. Ce truc, c'est que, doucement, mais résolument, l'architecte de cet ensemble construit nous a induit en erreur en nous entraînant sur une terrasse immense, tellement immense qu'en occupant une bonne moitié de notre champ visuel, elle est naturellement devenue le système orthonormé sur lequel nous nous basons pour contempler le paysage, sûr que nous sommes d'être sur un plan horizontal. Et non, raté, la pente est faible, mais bien réelle. Ainsi, il y a un angle inférieur à 180° entre le sol sur lequel nous nous trouvons et l'eau, au loin. Donc, par la magie de l'optique, la science de la géométrie et la longueur disponible pour cet effet, l'architecte a donné à voir aux puissants de ce monde, à la cour du Roi, à nous tous, l'illusion que le Roi Soleil influait sur l'ordre des choses, domestiquant la physique. Même l'eau se pliait et s'inclinait devant lui.

 

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