REVUE 23

3 Exemples d’architectures nouvelles :

Le Los Angeles de "Blade Runner"ou "la traversée de l'écran"

Los Angeles en 2019 peut être vu comme un ensemble de faits urbains qui, tout au long du temps du film, nous montre la déchéance librement acceptée de l'homme perdu dans un environnement qui lui dévore le moral et le corps
La première chose que l'on ressent, c'est l'asphyxie à plus ou mois long terme. Le cinéma, art du mensonge et de l'artifice, pousse sans arrêt les feux du simulacre afin de bien insister sur ce qui doit être signifié. L'air de Los Angeles est, en 2019, composé d'un peu des gaz que nous respirons depuis toujours (nécessaire à notre survie) et de beaucoup de produits délétères, d'hydrocarbures divers, en suspension de gouttelettes. Ce composé chimique, dont la teneur ne nous est pas révélée, reste l'un des invariants de ce film, conviant à la table de notre regard un air, et donc une lumière, en permanence poisseux, denses, troublés. Cet air vicié, contenant suffisamment d'oxygène pour maintenir la vie, mais aussi les substances pathogènes néces-saires à sa dangerosité, est l'un des personnages principaux du film.
Cet air, poison lent et consenti par toute l'humanité de ce futur, permet au réalisateur de faire peser sur les personnages vivants une menace semblable à la tragique des-tinée des robots poursuivis ; la différence étant que ces derniers sont conscients de la finitude de leur existence.

On voit une ville dans laquelle les couches sociales ont une réalité topographique : évidemment, en bas, les pauvres, en haut, les riches, cet aspect est exhibé avec insistance. Le bas de la ville est montré sans recul, de manière étouffante, avec une omniprésence de la pluie, des réseaux, des poubelles, du sale. Le riche, le puissant, habite des genres de pyramides technologiques,


la vue y est dégagée (on doit même assombrir une fenêtre quand le détective vient pratiquer un interrogatoire), la logique "happy few" est respectée. Le policier, lui, en bon représentant de la classe moyenne, vit dans un petit appartement avec des gens en dessous et au dessus, il entre chez lui en prenant l'ascenseur, ouvre sa porte avec une clé, s'endort dans le canapé. Sa petite amie – robot joue du piano, lui s'est servi un whisky. L'homme et son mode de vie sont à la charnière de deux mondes, l'homme et son mode de vie sont entre le meilleur et le pire.

C'est la première fois qu'un film nous montre un espace urbain terrestre futuriste où tout n'est pas blanc, pur, aseptisé, dans lequel la technologie n'est pas entièrement vouée au bonheur de l'homme. Je ne dis pas qu'il n'y a pas, ici ou là, des films plus confidentiels ayant montré la dévastation du quotidien, par exemple :
1. "STALKER" de Tarkovski (1979), mais c'est dans une ambiance post cata-clysme nucléaire, avec des exclus, une "zone" hostile, un décor de vestiges industriels, ceci n'est pas la ville.
2. "THX 1138" de G. Lucas (1971), dans lequel les humains vivent sous terre, plus ou moins esclaves d'un lobby atomico-productiviste, mais cela n'est pas non plus la ville.
3. "SOLEIL VERT" de R. Fleischer "1973", pourrait être un lointain ascendant de "Blade runner", mais sa vision est infiniment plus caricaturale et manichéenne. Et, surtout, notre présent ne préfigure pas ce que l'on voit dans le film, à bien des égards.

Blade Runner nous donne à voir la ville, notre ville, à peine plus dégueulasse que maintenant, vécue par une humanité, certes au bout du rouleau (état qui peut sem-bler durer longtemps), malheureuse mais consentante. Le pire n'est plus ici un super-latif mais un vaste territoire mis en place par ce que l'on peut se représenter comme une forme de capitalisme sauvage, ayant échappé à tout contrôle, tel un virus ayant muté, échappé de tel ou tel laboratoire rempli de savants fous, vivant, bon an, mal an, sa propre vie, aussi démuni que ses victimes, sans idée, sans ordre, sans avenir parce que sans temporalité (la seul temporalité, qui sert de fil rouge à la narration, c'est celle des répliquants criminels, des machines).

Là-haut, dans le ciel, les seules images porteuses d'une certaine esthétique (de belles jeunes japonaises maquillées et attirantes) sont des spots publicitaires incitant qui veut à foutre le camp afin d'aller coloniser les nouvelles frontières. La technologie sert et fonctionne, donc, de ma-nière sûre et à des fins utilitaires, mais c'est pour ailleurs, pour partir, rien du tout pour ici et maintenant…

La situation semble stationnaire et surtout, on s'y croirait ; je ne parle pas ici de la véracité des effets spéciaux, mais de la plausibilité de ce monde lorsque l'on observe le notre, Ridley Scott a réussi à faire de la science-fiction avec un collage de nos villes de maintenant, en les déformant légèrement, en les déguisant, mais tout y est.

Sa ville, nos villes sont et resteront ce qui est dit dans ces images.

 

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