revue  
n° 29 Septembre/Octobre 2006
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Un terrible retard

Construire ou plutôt reconstruire


La capacité à changer le cours des choses

Un plan urbain à peu près inexistant



par Emmanuelle Colboc, architecte. Juillet 2006

Construire ou plutôt reconstruire  

 

Quand les émeutes du mois de novembre 2005 ont éclaté, certains ont été surpris ; les médias en ont fait un événement tout à fait inattendu, et pourtant… Lorsque l’on fréquente certains endroits non pas au quotidien, mais de façon professionnelle, lorsque l’on échange avec ceux qui y travaillent de longue date, personne n’est surpris par ces mouvements de révolte. Un grand retard, un terrible retard a été pris par les politiques. Ce n’est pas avec des interventions a posteriori et soudaines que l’on peut fondamentalement faire reculer les problèmes. Réagir sur le vif n’est que médiatiquement efficace.


Amenée à construire ou plutôt reconstruire 82 logements sociaux dans la cité des 4000 à La Courneuve, je pratique depuis moins longtemps que beaucoup d’autres cet endroit, en particulier le quartier de la Tour. Paul Chemetov y a terminé la rénovation de la place dite “transversante” et celle du centre commercial en transformant des espaces délaissés en un espace central qui rassemble. Notre opération se situe à l’angle sud de la cité, en bordure de la rue de Genève, frontière entre Saint-Denis et La Courneuve. Chose étonnante, en traversant cette même rue on s’aperçoit qu’elle porte un autre nom côté Saint-Denis. Les noms des rues sont là pour rappeler que l’histoire de Saint-Denis n’est pas la même que celle de La Courneuve…


Notre chantier est commencé déjà depuis quelques mois. Alors que le bâtiment émerge seulement du rez-de-chaussée, les bungalows de chantier sont déjà partis deux fois en fumée. Pourtant ce sont des logements sociaux. Celui qui construit, qui exécute, l’ouvrier qui travaille bien souvent depuis son plus jeune âge, ne comprend pas cette agression qu’il prend pour lui ; “génération perdue”, disent-ils. Le responsable de l’entreprise, lui, n’a qu’une crainte : que l’un d’eux aille donner une “correction” à ces gosses, car leur réaction serait vite dramatique.



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La capacité à changer le cours des choses
 

Il y a réellement une tristesse qui s’installe car la réflexion menée pour élaborer une architecture, une volumétrie, une ambiance qui offre au quartier un mode d’habitat plus humain, plus attentif à la relation entre l’habitant et son quartier, entre la rue et chez soi, semble vaine. Le chantier avance, j’ai hâte qu’il se termine, mais je reste sans illusion sur sa capacité à changer le cours des choses. Pourtant, le projet a été fait avec une totale sincérité pour donner à chacun de ces logements une réponse particulière par rapport à sa position dans l’ensemble, une intimité, un bon ensoleillement, des prolongations intimes puis collectives vers l’extérieur, des espaces à partager entre voisins avant de retrouver l’espace de la rue. Ce sont les spécificités données à chacun qui façonnent un morceau de quartier.


Désolée par cette image sinistre des bungalows brûlés avec au sol des bleus de travail à moitiés calcinés, je repars prendre le RER pour Paris, mais j’avais oublié que là, à 15h00, il peut s’écouler vingt minutes sans qu’un seul train ne marque l’arrêt à La Courneuve alors que six directs ont fait vibrer les quais en traversant la gare à vive allure pour acheminer au plus vite les touristes de Roissy à Paris centre. Quand enfin le train s’arrête, je réalise que la différence de niveau entre le quai et le train est de soixante centimètres : deux marches pour y accéder. Qu’en est-il de la personne âgée, de la mère de famille nombreuse ? Quand on voit un peu plus loin le luxe de la station menant au grand stade, la fameuse expression tant écrite et chantée, “avoir la haine”, flotte immanquablement dans l’air, doublée de cette impression d’une immense perte de temps.


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Un plan urbain à peu près inexistant
 

Dans la même période, un autre concours me conduit vers Clichy-sous-Bois, tout près des bâtiments brûlés en novembre et présentés sur tous les écrans de télévision. Le sujet du concours : 50 logements sociaux à installer sur un plan urbain à peu près inexistant. Évidemment, le cours des événements précipite les choses : trois semaines pour faire un concours à partir d’un plan urbain totalement vide de sens, c’est lourd, voire inutile. Aucune analyse sérieuse, aucune donnée urbaine digne de ce nom pour travailler, seulement un jeté sur un plan de quelques immeubles de faible hauteur (R+5, surtout pas plus) qui s’empressent d’enfermer de petits jardins intérieurs pour redessiner la rue que les grands ensembles aujourd’hui décriés auraient oubliée.

Quelle pertinence un projet d’architecture peut-il apporter quand tout le système viaire et la mixité urbaine sont à revoir : une rue pour aller quelque part ou simplement pour demeurer ?


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Acheminée là aussi par l’intermédiaire d’un bus, je décide de repartir à la fin de ma visite du site, sans savoir qu’à Clichy-sous-Bois au milieu de la journée il n’y a qu’un bus par heure qui circule. Bel exemple de délaissement par les infrastructures : l’ancien plateau agricole magnifique de Clichy-sous-Bois, adossé au bois de Bondy, jouxtant Montfermeil, est soigneusement évité par tous les moyens de desserte. Mais là-haut aussi des personnes vivent, les mêmes qui se retrouvent à déambuler à Paris devant les vitrines du quartier des Halles, lieu de représentation de toute cette marchandise “inaccessible” qui leur est vendue à force d’images télévisées.
Beaucoup de naïveté dans ces propos, mais une réelle colère parce qu’aujourd’hui nous savons à quel point un quartier peut vivre s’il est pris dans sa globalité et non pas comme un “morceau à fleurir”. Plus on identifie le quartier en difficulté, plus on l’isole du reste du territoire. L’infrastructure, l’activité, les logements, les équipements sont les éléments qui font la ville. Un logement ne peut bien être approprié que si l’individu est intégré, dans son fonctionnement quotidien, à celui de la société. Sinon l’habitant est enfermé à l’extérieur.



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Ce texte a été présenté dans "Lieux d'ancrage" n°3, le bulletin de l'association des amis de Pierre Riboulet que vous pouvez vous procurer en adhérant à cette association. ICI

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