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L'image du nu est-il autre chose qu'une image ? La figure contient davantage que ce que l'on croit d'abord y trouver. En y réfléchissant du point de vue d'une pensée du corps, Régis Gente nous le fait voir autrement ...

Le nu, genre humain...

C'est une évidence, voire même une sorte de pléonasme : dans le nu, c'est l'homme qui est dénudé.

Pour pouvoir être nu, il faut bien pouvoir être vêtu ! Cette remarque d'une consternante banalité a le mérite d'attirer notre attention sur ce dont il est essentiellement question dans ce " genre " artistique, à savoir l'homme. Continuons encore un peu dans la banalité.

Tout art, figuratif du moins, est une représentation, c'est-à-dire qu'il nous donne à voir une image de quelque chose (qui peut aussi bien être réelle qu'imaginaire), une imitation de celle-ci. En l'occurrence, l'art du nu, qu'il soit peinture, sculpture, photographie, nous offre une image de l'homme ou en tout cas d'hommes et de femmes.

Or, ce qui caractérise cet art, c'est que pour nous offrir cette image de l'homme, ou d'hommes et de femmes, il le représente nu.

Pourquoi cela ? On pourrait penser qu'en dénudant l'homme, c'est précisément son humanité, ou quelque chose de constitutif de celle-ci, qu'on perd.

En effet, le vêtement n'est-il pas lui aussi " le propre de l'homme " ?

En conséquence, doit-on dire que le nu a pour fin de nous renvoyer à une sorte d' " état de nature " de l'homme ? Si tel était le cas, l'homme nu devrait être dépeint au pire comme une bête, au mieux comme un être si proche de la nature qu'on serait en peine de dire s'il est homme ou bête.

Or, ce n'est pas du tout le cas. Au contraire, dans le nu, les corps y ont généralement une sorte de perfection, les peaux sont presque trop blanches, les courbes trop gracieuses, le poil en est souvent absent, les poses dénotent une noblesse et une dignité peu communes, les décors et l'environnement n'ont rien de sauvage et il est très fréquent de pouvoir admirer des dieux et des déesses anthropomorphes parmi ces œuvres.

Est-ce dieu qui fait homme ou l'homme qui fait dieu ?Qui a crée l'autre ?

 

Dans le nu, les frontières entre l'Olympe et l'ici-bas perdent de leur netteté. Autrement dit, loin de nous reconduire vers notre animalité, vers notre bestialité, le nu semble plutôt nous conduire ou nous reconduire vers ce qu'il y a de plus haut, de plus digne, en un mot, de plus humain, voire de plus divin s'il y a lieu, dans l'homme. Une question s'impose alors : pourquoi cet art, le nu, retire-t-il à l'homme ce vêtement qui justement le fait homme, qui est un signe essentiel de son humanité et le distingue donc de l'animalité, précisément pour mieux en montrer l'humanité ?

 

Comment peut-il donner à voir l'humanité de l'homme en lui retirant ce qui précisément le fait voir comme tel ? Le nu est tout entier travaillé par ce paradoxe de l'absence d'un signe qui rend plus présent la chose dont il est le signe du seul fait qu'il n'est pas là pour la signifier. " Le nu : genre humain ", certes, mais de quelle humanité s'agit-il ?

Le réalisme, le classicisme, le romantisme, le cubisme…, répondent différemment à la question. Toutefois, cette question demeure toujours la même, à savoir celle de la juste place de l'homme entre l'ange et la bête, de sa juste place dans la création entre les autres créatures et ce dieu à l'image duquel il se croit fait.

Il me semble que si le nu existe et occupe cette place si importante dans l'art occidental, c'est parce qu'il répond de façon occidentale au problème de l'être de l'homme, de son statut.

Ce problème, grossièrement dit, se pose en termes d'âme et de corps. Cela dit, à ce vocable à consonance peut-être trop "religieuse", on peut fort bien en substituer un plus "humaniste", plus "matérialiste", plus "naturaliste"...

Sans doute ce changement de vocabulaire n'est - il pas sans conséquences, mais il n'en demeure pas moins qu'il s'inscrit dans la même veine, dans la même problématique.

L'art du nu, quelle que soit la manière dont il est pratiqué, même lorsqu'il est des plus classiques, du seul fait qu'il existe, me semble déjà orienter la réponse à la question.

Montrer l'homme nu, c'est déjà affirmer qu'il a un corps et que celui-ci est au moins aussi constitutif de son être que l'âme, à moins qu'il ne soit la seule chose que nous ayons, et que nous soyons en définitive.

 

 

De plus, la contemplation d'un tableau de nu, par exemple, éveille toujours du désir, souvent fort mesuré il est vrai.

 

Néanmoins, le corps du spectateur participe lui aussi de la contemplation. Le nu nous rappelle si besoin est, et besoin est, que nous sommes des êtres de chair, de désirs, de pulsions, et que nous ne sommes pas de purs esprits, des anges.

Mais, cet art n'a rien non plus de pornographique ni de vulgaire. Il peint des corps en atténuant pour ainsi dire tout ce qu'il y a de plus animal dans leur figuration. Le poil y est rare, domestiqué comme la nature l'est dans un jardin à la française, les sexes sont ou totalement cachés ou montrés de telle sorte qu'on ne les remarque pas vraiment…

C'est un art de dissimulation et de mesure. L'art du nu est une représentation de l'homme comme corps, et en éveillant nos désirs et nos pulsions, il nous fait réellement ressentir ce que cela veut dire. Mais, ces désirs et ces pulsions n'ont pas libre cours.

Le nu semble postuler que ce qui fait homme l'homme, c'est la possible maîtrise de " ça ". L'artiste lui-même, en donnant une forme à cette humanité-là, participe déjà de celle-ci en la peignant et en la sculptant.

L'art du nu est totalement art : il impose des formes, embellit, domine la matière et la nature.

L'homme-artiste, ou l'artiste-homme, est en ce sens au plus près de ce qu'est ou pourrait être Dieu, ce symbole du pouvoir créateur suprême. Mais, d'où vient sa divinité ?

Est-ce de cette âme qu'on ne parvient finalement jamais à véritablement penser autrement que d'extraction divine ? Et si le corps était lui-même cet artiste-créateur au point d'inventer l'âme elle-même ? L'art du nu : gloire et triomphe du corps ?

 

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