REVUE 1

Historiquement il est juste d'associer nu et classicisme : référence à l'homme et à son image, à l'idée de beauté que son corps est censé exprimer, à la puissance créatrice de renouvellement d'un thème, le nu en est venu jusqu'à être utilisé comme référent à un certain idéal de perfection humaine, morale, plastique. Bouillie de notions esthético-morales, où depuis un Platon réadapté, on a associé Beau, Bien et Vrai, croyant aujourd'hui encore, que la vertu s'éprouve même dans les images et que le corps de l'homme en serait la représentation la plus parlante.

Toutes les époques de retour à la vertu s'appuient sur le nu pour exprimer leur nouvel idéal. Y compris les artistes les moins attendus à ce rendez-vous du retour à l'ordre.

 

La nudité niaise de Picasso

 

La France est en guerre depuis 1914 et le climat est anti allemand, anti étranger, patriote, anti moderniste, conservateur des valeurs traditionnelles.

Y compris en art moderne. Sensible aux discours idéologiques environnants mais indifférents à leur signification, Picasso part en 1917 pour Rome, comme le lui conseille Cocteau* . Il y réalise d'abord les décors du ballet " Parade " pour Diaghilev puis ceux des Ballets russes (" Le Tricorne ", " Pulcinella ").

Comme Cocteau, il va tenter de revisiter à sa manière les grands thèmes classiques.

Sorti du cubisme et de l'atmosphère de Paris en guerre, il aime le monde du théâtre et de la danse, et trouve en Italie un goût pour la sculpture antique et le classicisme de la Renaissance. Goût qu'il va importer dans ses recherches, dessins, peintures : fin des collages, dessin d'une ligne épuré, couleurs rompues, sobres, modelé de sculpture, thèmes : le peintre et son modèle, danseuses, jeunes baigneuses, nus, Picasso opère un retour au classique dans ses thèmes comme dans ses moyens.

Mais quel classique ?

Quel fantasme de classique dans ce retour à l'ordre ? Fantasme politique, moral, patriotique de 1920, étudié par Kenneth Silver* : l'ordre, la tradition, la recherche de la forme, " la clarté conceptuelle, la frugalité du goût et des moyens d'expression ", " tout cela est dit même par des critiques qui ne sont nullement réaction-naires (Roger Bissière dans L'Amour de l'Art, Maurice Raynal dans Art d'aujourd'hui, Ozenfant dans l'esprit nouveau, André Lhote dans la N.R.F*) " et résumé ainsi : " Construire, tel est le mot d'ordre de tous les ateliers* ".

La référence comme élément de rectification d'un désordre d'avant garde c'est Picasso lui-même qui y parti-cipe, alors que lui-même était suspect peu avant d'un kubisme dégénérateur de l'esprit national. Cocteau accentuera cette orientation dans son sens : " Les peintres autour de lui retrouvent le puissant travail du classicisme *". Jusqu'à rassembler les tentatives de Picasso cubistes et classiques sous cette même valeur :

 

" Les Muses ont tenu ce peintre dans leur ronde

Et dirigé sa main

Pour qu'il puisse, au désordre adorable du monde

Imposer l'ordre, l'humain ".

 

Plain-Chant, 1922.

 

Bien entendu, c'est la force de Picasso que de savoir puiser dans des contenus qu'il ne partage sans doute pas, pour retrouver ce qui, dans cet idéal de droiture, peut lui apporter formellement. C'est sur cette absence de discours, de positionnement - que personne ne songe à discuter - qu'il faut s'interroger.

Le nu n'est bien sur pas un élément nouveau dans la peinture de Picasso, il a toujours été présent : mélan-colique, maternel, symbolique, désirable, attirant et effrayant et si personnel. Si personnel que ses liens pri-vés avec les femmes aimées qu'il représente se retrouve dans le traitement pictural qu'il utilise pour peindre chaque nu.

Mais ici une chose importe plus : le rapport direct du thème, de son traitement avec l'idéologie du moment. Picasso change avec l'idéologie du moment.

 

Ce retour à la tradition de l'après guerre amène Picasso à une période de peinture "aigre" que Renoir avait connu, qui redonne, sous la forme de dessins et portraits ingresques, une sinuosité et une expression à son trait que les périodes précédentes ne nécessitaient pas et qui lui permettront aussi ce passage où formes simples et compositions amples parviennent à s'unir dans des figures monumentales, souvent d'inspiration épique, qui renouvellent l'art du nu (Femmes à la plage et monstres).

Sans jamais véritablement questionner cette signification du corps nu : la célébration de la fécondité des beautés rustiques (il vient de se marier avec Olga Khokhlova et d'avoir un fils) et les plaisirs de la vie bal-néaire, évoquent en termes vigoureux le passé idyllique de la Méditerranée (La Flûte de Pan, 1923, musée Picasso, Paris) mère et mer nourricière.

C'est à dire le même passé qu'avait célébré Puvis de Chavannes, Maurice Denis et les fauves dans une idéa-lisation de la latinité que l'opposition aux allemands avait développée dès 1870. Idéal de santé, de retour aux sources, vérité et sens profond de cette référence à la mère (et mer qui, dans le cas de la Méditerannée s'associent souvent) et qu'on le veuille ou non à la patrie, à la vérité des origines. Toute thématique qui trou-veront à se développer jusqu'aux années 40. Que Maillol aura contribué centralement à instaurer (" retour au style " comme réaction à la manière tourmentée de Rodin, figures monumentales dès 1902, formes plei-nes et harmonieuses de la femme toujours célébrées et aboutissant à la célèbre " Méditerranée " 1912) et qui le placeront en référence absolue dans toute la première moitié du XXe siècle, artiste référent à qui l'Etat français commandera et qui (paradoxe d'une référence renversée qui n'existe plus que comme réfé-rence indépendamment de ce qu'elle dit) se verra rendre hommage sous l'occupation par une exposition qu'a voulu Arno Brekker, élève et admirateur. "

Tout art véritable doit imprimer aux œuvres le sceau de la beauté. Seul ce qui est sain est juste et naturel et, par là même, beau. Notre tâche est donc d'avoir le courage de la vraie beauté " dit le commentaire d'introduction de l'exposition d'art nazi que visite Hitler. Beauté et santé, vérité, justice, vérité et surtout nature : voici ce qui rassemble réellement les thématiques de ces artistes, (dont le talent artistique n'est bien entendu pas étudié ici !) et donne nécessairement au nu la place centrale. Chez Picasso aussi.

Ce que ce retour signifie c'est avant tout, cette souplesse de la peinture, de l'art en général de pouvoir produire des objets dans un contexte parfois moralement discutable. De pouvoir traiter des thématiques, au sein même de l'idéologie sans s'y abandonner.

La présence du nu chez Picasso c'est aussi cette nécessité de la figure dans une époque qui ne supporte que cela et qui, fiévreuse politiquement, inquiète idéologiquement s'y réfère sans pouvoir interroger ces grandes figures jusqu'aujourd'hui ! Réflexion délicate au cœur de tout l'œuvre de Picasso mais centrale et délicatement ignorée.

Et qui finit par n'être justifié que par un simple rapprochement subjectif, personnel : Picasso et ses femmes ! Chez ses commentateurs, les arguments alternent : d'abord sentimentalisme biographique sirupeux : ainsi lit-on que cette période est celle du "sommeil paisible et comblé" auprès de Marie -Thérèse Walter et, à propos de " Rêve " de 1932 ( coll. Mrs. Victor W. Ganz, New York) et de " La Jeune Fille devant un miroir " également de 1932 (The Museum of Modern Art, New York) qu'ils évoquent une "sensualité heu-reuse et reconnaissante". Ensuite nous en venons à partir de réels coups d'œils à d'approximatives théories de la Femme : "Picasso peint un ensemble de toiles qui fixent des images cruelles de cauchemars et d'ob-sessions érotiques, et qui évoquent avec autant de rancœur que de férocité la duplicité immémoriale des femmes (Femme assise, 1927, The Museum of Modern Art, New York), le caractère éventuellement grotesque de leur physique tel qu'on l'aperçoit sur les plages (les fusains de la période de Cannes, la Bai-gneuse au ballon, 1932, The Museum of Modern Art, New York), la rapacité inhumaine et castratrice de leurs désirs (Baigneuse assise au bord de la mer, 1930, The Museum of Modern Art, New York).

Ces remarques ramenant le tableau à une psychologie ignorent ce rapport au corps que recèlent ces nus. Leur situation anecdotique, les lieux, les actions de ces corps, leur limitation naïve (plage, ballon, jeux, baignade) n'expriment-ils pas déjà le lien contextuel à ces thématiques du corps propre à l'époque ? Il n'y a pas de nus masculins chez Picasso, cela doit-il être examiné d'un point de vue personnel ? Ou peut-il s'agir d'une réponse au culte du corps masculin de l'Allemagne ? Doit-on l'ignorer ? Le peut-on ? Faut-il alors limiter le rôle de Picasso à celui de grand décorateur. Mais conservant la capacité impressionnante de re-tourner ces mêmes figures dans des sens différents spatiaux comme moraux.

Picasso scrute-t-il seulement le nu du point de vue de l'érotisme et de l'obsessionnel (cruauté, cauchemars) ? Faut-il que le rapport au corps soit signifiant, médical et jamais interrogé en terme de figure ?

C'est le mouvement surréaliste de ces mêmes années 20 qui va lier ces nus à Freud et à un rapport symbolique à la femme que Picasso ignora sans doute (surréalisme lui-même fort simplet dans ses rapports au nu, au corps, à la femme de Magritte à Ernst, exception faite de Buñuel qui saura faire de ce rapport une esthétique). Oubliant ce qui, dans ce rapport de Picasso à l'idéologie parle de la figuration en général (recherchant des thématiques, volontiers collaboratrice, utilisant l'énergie de l'idéologie, sachant la formaliser, toujours disponible mais, malgré cela indépendante) et d'un certain à propos dans le fonctionnement du génie. Et de Picasso en particulier.

Sans doute parce que ce même surréalisme se plaçait d'emblée sur un terrain semblable.

Et que personne ne veut examiner ce Picasso là. Celui qui lie subjectivité et représentation, celui qui noue personne et figure, intimité et idéologie.

Et qu'aucun élément idéologique (l'engagement politique à la fin de la guerre, la critique de l'art officiel socialiste, l'affaire du portrait de Staline (voir le bon article de Philippe Dagen sur: http://www.lemonde.fr/article/0,2320,seq-2220-43135-QUO,00.html )) ne peut évidemment éliminer de cette réflexion à mener.

Plus tard, à la fin de sa vie, continuant ces recherches sur le corps, la figure et ce qu'elle signifie, Picasso reviendra par le nu dans ses études hommages à Manet, Courbet, en la décomposant en plan, s'interrogeant sur les lieux qui l'accompagnent, dans lesquels le nu signifie. Ces tableaux ont changé de contexte, de discours.

Et pourtant toujours, il ignorera le nu masculin.

Ne pouvant séparer le corps représenté du sien propre, sauf dans la représentation d'un Eden simplet : le berger, le mouton, le pré que l'on retrouvent sur les céramiques d'Antibes. Sans autres raisons que celles abordées ici.

 

 

 

 

 

*" Je l'ai entraîné là. Son entourage ne voulait pas croire qu'il me suivrait. Une dictature pesait sur Montmartre et sur Montparnasse… Les objets qui peuvent tenir sur une table de café, la guitare espagnole, étaient les seuls plaisir permis. Peindre un décor c'était un crime (…) Le pire est que nous dûmes rejoindre Serge de Diaghilev à Rome et que le code cubiste interdisait tout autre voyage que celui du Nord-Sud entre la place des Abbesses et le boulevard Raspail. Voyage sans ombre… Nous vivions, nous respirions. Picasso riait de voir rapetisser derrière le train la figure de nos peintres " Jean Cocteau " Picasso ", Stock, 1923.

 

 

*" l'idée la plus significative est que le nationalisme est moins une question de fond que de forme, moins un sujet pour l'art qu'un style "."Vers le retour à l'ordre, l'avant-garde parisienne et la première guerre mondiale " Flam-marion

*André Fermigier " Picasso " Poche

*Louis Vauxcelles à propos de l'exposition de la " Jeune peinture française " dans " l'amour de l'art ", n°3, 1920.

 

 

*Conférence prononcée à Bruxelles le 18 décembre 1919 et reproduite dans Action, n°2, mars 1920

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Picasso en Monsieur Ingres"

Crayon Franck Senaud

 

Andrea Cotti. Juillet 2000.
Je rappelle que toutes les illustrations et textes cités sur ce site restent la propriété de leurs ayants droit légitimes. Ils seront retirés à leur demande. Toute utilisation à but commercial de matériel se trouvant sur ce site sans autorisation de leurs ayants-droit est bien entendue proscrite.

REVUE 1