REVUE 1
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De l'impossibilité du nu en Chine.

 

Regis GENTE

A propos du livre de François JULLIEN

François JULLIEN

 

"De l'essence ou du nu"

(avec des photographies de R. Gibson, Seuil 158 p., 2000).

 

François Jullien est un sinologue à part. C'est afin de mieux comprendre l'occident que, dans les années soixante-dix, il a choisi d'émigrer et de s'immerger en Chine. Celle-ci lui semblait la civilisation qui nous est la plus étrangère de toutes. C'est la façon qu'il a choisie de " prendre du recul " et de remettre en question ce qui nous paraît tant aller de soi, ce qui nous paraît vrai partout et de tout temps. C'est cette approche par la distance que notre auteur applique dans son dernier ouvrage, De l'essence ou du nu.

 

En se demandant pourquoi le nu est un phénomène exclusivement occidental, européen, il pose une question qui nous renvoie au fondement même de notre civilisation, à la manière propre qu'elle a, que nous avons, de nous représenter le monde et l'existence. Mais c'est en sinologue qu'il s'interroge d'abord : " C'est à partir de cet envers-là - la Chine - que j'ai considéré l'endroit du nu : en traitant de la tradition du nu en Europe, c'est à partir de son absence en Chine que je m'interrogeais ". Car en effet, la Chine est l'envers même de l'occident en ce qu'elle est cet espace culturel d'où le nu est non seulement absent, mais même impossible. S'il y a bien de la peinture érotique en Chine, si l'on peint donc bien des corps humains nus, il n'y a pas pour autant du nu. Le nu en Chine ne s'est pas détaché de la chair et de la carnation, il n'est que nudité." Pour dire " pornographique ", en chinois moderne, on dit encore simplement " (de) corps nu " (luoti) ". C'est en termes de " conditions de possibilité " théoriques et culturelles, de " choix enfouis " au cœur de nos civilisations, d'autant plus " enfouis " que le nu semble " naturel " et donc non choisi, de " parti pris de la pensée ", que F. Jullien pose le problème de façon magistrale.

 

En s'intéressant tout à la fois à la pensée (philosophique et médicale notamment), aux traités d'esthétique tant chinois (le traité du " grain de moutarde ") qu'occidentaux (Léonard de Vinci), ainsi qu'à la pratique et aux œuvres artistiques évidemment, l'auteur nous montre ce qu'est une civilisation, sur quoi elle repose. Le nu ne se confond pas avec l'art. Il est porteur et témoin de notre vision du monde. Celle-ci se caractérise, nous dit F. Jullien, par le fait qu'elle valorise l' " être ", l' " essence " , c'est-à-dire le fait que les choses (l'homme, les objets, les animaux, les pierres…) ont une identité qui leur est propre et qui les extrait de la confusion du tout des choses. L'identité d'une chose, son " essence ", c'est ce qui fait que celle-ci est ce qu'elle est et qu'elle ne se confond pas avec les autres choses. Le point de départ du nu, c'est la pose, c'est-à-dire l'immobilité, l'identité à soi. La vie, le mouvement, n'est que le rapport qu'entretiennent ces choses les unes avec les autres. Le nu est donc bien le genre artistique occidental par excellence parce qu'il s'avère être par excellence la représentation d'une forme, d'une forme qui toujours isole la chose peinte de ce qui l'environne.

 

Si le nu est absent dans la civilisation chinoise, c'est d'abord parce que l' " essence " en est absente. Alors qu'avec la pensée grecque naissait en Occident la métaphysique, l'idée qu'il existe " derrière " les choses de notre monde un monde d' " essences ", de figures seulement intelligibles permettant de le penser et de le connaître, la Chine n'admettait d'autre réalité que la réalité sensible, matérielle. Or, celle-ci est tout entière mouvement, vie. Là, il n'y a donc pas d'identité à soi, mais du changement perpétuel. " Non de l'être mais des processus (tao) ".

La peinture chinoise veut nous faire pénétrer non dans l'être des choses, mais dans leur transformation, dans leur transition. Les chinois perçoivent le corps humain comme traversé de conduits par où passe l'énergie. " C'est pourquoi du peintre des personnages, en Chine, on loue surtout sa capacité à rendre d'un trait ininterrompu, souple et " cursif " (xing bi), la continuité du souffle parcourant le corps du personnage et l'animant ".

C'est également pourquoi on préfère encore plus peindre la nature, des rochers ou des nuages, des bambous ou du brouillard. Un corps humain a toujours la même forme tandis que rochers et nuages sont en constante métamorphose. Le souffle cosmique animant toutes choses y est plus figurable.

 

La pensée chinoise est précieuse nous dit F. Jullien, parce qu'elle nous montre une voie pour penser ce qui nous laisse toujours démunis, nous occidentaux, à savoir l'indistinct et la transition.

En partant du nu et de son absence en Chine, l'auteur nous fait découvrir notre impensé, ou du moins le pendant de ce qu'est l'occident, notre envers, ce sur quoi Héraclite et quelques autres " occidentaux " ont pourtant voulu " construire " leur pensée, notre pensée. Mais ils n'ont pas gagné la bataille. Le livre nous incite finalement à vouloir approfondir nos connaissances sur la Chine, d'abord pour mieux nous connaître, ensuite pour explorer les contrées encore trop peu connues de la pensée mouvante, de la pensée sans " essence ".

 

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