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Le nu donne l'occasion à Andrea Cotti de revenir par tableaux sur la place de la figuration dans l'époque moderne et contemporaine : ni centrale, ni accessoire.

 

BASELITZ : LE NU, PROTHESE DE L'HOMME.

 

Le début du parcours de Baselitz (1938-),formé dans l'ex-R.D.A., à Dresde s'inscrit dès le départ dans un rapport aux autorités académiques ( il est renvoyé de l'École des beaux-arts et des arts appli-qués pour "manque de maturité sociopolitique") et dans une constante réaction à cette autorité par la provocation - déformations, défigurations, pornographie. Cette résistance entraînant dans son œuvre, une valorisation forcée de la figuration qu'il ne parviendra à éloigner.

Résistance continuelle s'approchant par renversement d'une certaine collaboration à son corps défen-dant (ignorance d'un procédé qui confirme un manque de… maturité politique !).

 

En 1958 il s'installe à Berlin-Ouest et s'inscrit à l'École nationale d'arts graphiques, il s'intéresse à la nouvelle peinture nord-américaine (de Kooning, Pollock et surtout Philip Guston (expo de Berlin de 1958)

Exposition récente à Beaubourg, du " traître à l'abstraction " qui s'est retrouvé banni du groupe d'avant-garde des expressionnistes abstraits américains, lorsque à la fin des années 60, il revient à la figuration (" je devins malade de toute cette pureté. Je voulais raconter des histoires " !).

L'étude de ses positions à cette période montre à la fois la nécessité pour l'abstraction de maintenir l'opposition à la figuration comme contre référence, garantie de nouveauté mais également que son retour à la figure, qui permet davantage la prise de position politique, s'associe rapidement à une idéologie de la valeur que nous critiquons ici

.) à la peinture des fous à partir du livre de Hans Prinzhorn Expressions de la folie: dessins, peintures, sculptures d'asile; à Gustave Moreau, à Fautrier et à Michaux ( voyage à Paris en 1961), aux œuvres tardives de Picabia et enfin à la peinture maniériste ( bourse à la Villa Romana de Flo-rence en 1965). Œuvres dont le point commun est peut-être de chercher à jouer avec les limites de reconnaissance de la figure et sa signification, par la vigueur de touche, ou par la franchise de la couleur ou bien par son détournement.

Jeux que Baselitz ne va cesser de reprendre.

 

Lors de sa première exposition personnelle à la galerie Werner & Katz à Berlin, en 1963, Baselitz fera scandale à partir d'un nu : La Grande Nuit dans le seau montrant un enfant au sexe énorme en train de se masturber et L'Homme nu, les deux tableaux sont confisqués sur décision judiciaire !

Ici le corps nu représenté est signifiant : objet de retournements, déformations, démembrements, mu-tilations graphiques, supplices métaphoriques, objet d'un contre christianisme presque terme à terme : moralisme de l'immoralité, monstration et démonstration simultanées (martyr, marturein, témoigner) sans autre valeur que leurs rapprochements : moyens simples pour simplisme des moyens !

Et surtout : figure-témoignage d'un discours social, la grande nuit étant une métaphore de la solitude dans une société déshumanisée ! !

 

Ce que la figure apporte immédiatement (c'est à dire sans médiations) c'est le parallèle entre la façon de représenter et l'artiste qui représente : la violence de la touche, sans reprise (couleurs grasses su-perposées, griffures) témoignent et cherchent à représenter un malaise, une " urgence de peindre " très subjective (forcément), les personnages aux contours grossièrement équarris donnent l'impression d'un réalisme blessé, où le peintre est son modèle. De cette métaphore humaniste grossière qui fait mine de dépasser cette signification humaine de la figure et qui comme souvent la fantasme (cf. les problèmes réacs de Baselitz des années 90) utilisant sans distance, une métaphore du corps signifiant hautement religieuse.

L'œuvre de Baselitz ne cessera sur ce schéma de provoquer par une certaine brutalité et une violence qui lui feront la réputation, évidemment inexacte, d'être dans la lignée de l'art expressionniste. Bouillie de références pressée de se fabriquer sa catégorie. Et d'y figurer.

" force sentiment ignorance gestes et instincts naturels - c'est le point de vue du pittoresque, " cette espèce fait bon effet "

Nietzsche Fragments Posthumes 1880-1881 ; 4 [105] p 400.

L'affaire est là : Baselitz ne cesse de cesser de peindre la fin de la peinture qui est morte.

La figure torturée, l'espace démantelé, la représentation perturbée repose sans jamais l'interroger sur une figuration de référence qui permet, par contradiction l'écart de sens, de présentation …et la petite provocation !

Baselitz    Die Mädchen von Olmo II, 1981

Le corps nu qui ne tardera pas, avec les "tableaux fracturés" de 1968, à s'inscrire dans un espace à son tour démantelé. Puis, à partir de 1969, le peintre, poursuivant sa " logique de perturbation du dispositif pictural " (Bildübereins: "un tableau sur un autre"), développe un mouvement de dédoublement, renverse le motif

L'historien d'art Eric Darragon estime que ce "renversement est devenu pour ainsi dire la signature du peintre" (qui ne signe plus ses grandes toiles depuis 1969)

et déclare : "Je pense que ce que je fais n'a plus rien à faire avec la peinture"

catalogue de l'exposition rétrospective " Baselitz ", musée d'Art moderne, Paris, octobre 1996 - janvier 1997.

c'est pourtant dans ce qu'il ne veut pas faire que Baselitz nous intéresse : dans cette catégorie culturelle qu'il impose et qui veut refuser la catégorie. Et qui permet de façon intéressante à la galerie Tarasieve de l'exposer aux côtés l'expressionnisme abstrait américain et français.

 

De même, son travail de sculpteur cherche à rompre brutalement, mais naïvement avec ces catégo-ries : depuis Modell für eine Skulptur (Modèle pour une sculpture 1979-1980), entaillée à la scie à main ou à la scie électrique, ces choses colorées en hâte ou agrémentées de tissu (il aimerait qu'elles aient un statut d'objet archéologique (ultime référence)) veulent " renouer avec les origines de l'art [sic !] et entretiennent un rapport imaginaire avec ce peuple des bois, les Vénèdes, anciens habitants des terres où il est né; elles nouent aussi des liens avec la statuaire africaine, que Baselitz collectionne depuis 1977 .

trente-quatre pièces de cette collection ont été exposées pour la première fois, à Paris, en avril 1994 au Salon international des musées et expositions [S.I.M.E.])

Authenticité. Chemins dont nous savons où ils mènent.

Esthétique de la transgression, art de réaction, fascination de la référence, son œuvre se fige dans la pose sans parvenir à se dégager de ce qu'il veut éloigner.

 

Il " place son art sous l'invocation du gnome, qu'il a souvent opposé à la figure de l'ange ". Il le définit comme une "conversation avec lui-même". Récupération de l'énergétique de la référence, tout en, apparemment la dénonçant. Tu seras un gnome mon fils.

 

 

 

 

Andrea COTTI. novembre 2000.
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