REVUE 1
Elitisme de la pornographie
Au XVIII ème siècle, la littérature pornographique était réservée aux lettrés, et notamment aux clercs et aux philosophes. S'il existait une pornographie populaire, mimée et chantée, grivoise, gauloise, " rabelaisienne ", la "création" pornographique, elle, était élitiste.

Livres, dessins, images de toutes sortes, petits objets de poche finement exécutés qui font aujourd'hui le bonheur des collectionneurs, tout cela circulait joyeusement dans le grand monde et chez les "intellectuels". Si la pornographie que nous connaissons aujourd'hui, "le porno" du cinéma X et des revues en papier glacé, semble tout sauf élitiste, la façon dont l'art s'en saisit depuis une trentaine d'années semble insidieusement en faire à nouveau une chose réservée à quelques-uns.

En devenant encore davantage public et visible pour tous, ce porno-là tend paradoxalement à devenir l'apanage d'une minorité.

 

En 1972, précurseur du tournant hard de l'art, Picasso exposait à Avignon des tableaux et des eaux-fortes montrant des sexes, des scènes de bordel, de pratiques sexuelles dites " déviantes "… Incompréhension. Embarras. On est déjà plus dans le sage érotisme. C'est tout l'univers du porno qui envahit l'art.

Son imagerie et ses objets "symboles", ses emblèmes et ses stars, son mauvais goût, sa vulgarité, ses couleurs acidulées.Dinos & Jake Chapman

Tantôt, c'est tout bonnement de l'image pornographique qu'on donne à voir en tant qu'œuvre d'art. Les photographies de fist fucking et de pissing d'Andres Serrano en sont un exemple. Le plus souvent, c'est l'imagerie porno qui vient servir les desseins des artistes. Ainsi, Vincent Corpet a-t-il peint une copie de "l'origine du monde" de Courbet mais en rasant le sexe de la jeune femme. Le sculpteur Philippe Perrin fait d'un point américain un gigantesque godemiché (Pornovista, 1994) tandis que Dinos et Jake Chapman, sculpteurs également, créent des mannequins sur les visages desquels sont greffés des sexes féminins et masculins ou des anus en lieu et place des oreilles, du nez....

Scandale parfois, surprise puis indifférence souvent, incompréhension presque toujours.

 

ChapmanPenser qu'il n'y a là que de la provocation serait passer à côté du sujet. C'est ignorer que la pornographie est un excellent moyen pour l'art de s'interroger sur lui-même et sur la beauté, à la suite de Marcel Duchamp portant son urinoir sur un piédestal.

 

C'est aussi faire l'économie d'une réflexion sur le rapport de l'art et de l'interdit.

Car si en un sens les transgressions en matière d'interdit sexuels sont bien le fait de la pornographie ordinaire, celle-ci est si confinée dans des lieux finalement très "privés" (y compris le sex shop) que pour la société ces transgressions n'existent pas réellement. C'est comme s'il y avait des zones de non-droit bien isolées du reste du monde.

Pour preuve, les scandales et la gêne que provoquent ces expositions artistico-pornographiques qui sont pourtant infiniment moins pornographiques que les films et les revues X. La véritable transgression est bien du côté de l'artiste se faisant " porno-graphe ".

Pourquoi est-ce l'artiste qui s'autorise ce genre de transgression ?

On peut y voir le fait d'êtres incapables d'intérioriser la règle interdite. En ce sens, il ne serait rien d'autre qu'un pornographe ordinaire transgressant la règle par incapacité de s'y soumettre. Mais l'artiste, s'il est vraiment artiste, est démiurge. En créant des images du monde, en inventant des manières de nous le représenter, il devient une sorte de créateur de ce monde, de dieu.

Il peut donc s'autoriser à transgresser la règle, puisqu'il en est comme l'inventeur, le législateur.

Phto Joel GIRAUDCes considérations sans doute trop philosophiques nous permettent toutefois d'apercevoir en quoi la pornographie tend toujours à être l'affaire d'une élite. Celle-ci sait bien quelle divinité a prononcé le "commandement" ! Seul le législateur peut réformer sa propre loi.

Quant aux autres, c'est tout le poids d'une société qui, au moyen de l'éducation, de la justice, de la réprobation morale…, s'exerce sur chacun d'eux.

 

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