REVUE 2
DEPARDON ET LES GROS BRAS

Regis GENTE

 

 

Beyrouth, 1978, un jour comme les autres de la guerre du Liban. A quelques pas d'un combattant phalangiste chrétien, Depardon appuie sur la gâchette de son appareil photo.

Il capture quelques instants de cette guerre, de ces rues qui ne sont plus habitées que par des tireurs embusqués, de cette ville devenue fantôme, du danger qui guette. Depardon est là et nous montre le quotidien d'une guerre, palpable dans le mouvement et l'urgence dont les flous de la photo témoignent.

Cette photographie est devenue " cliché ".

C'est toute la guerre du Liban telle que, nous, nous la voyons qui se trouve là comme symbolisée. On voit beaucoup plus de choses en elle que ce qu'elle nous donne à voir.

Photo DEPARDON

Mais, précisément parce qu'elle est devenue " cliché ", il y a un tas de choses qu'on ne voit plus, tel ce bras pourtant énorme du combattant phalangiste, ce bras quasi-disproportionné.

Sans doute appartient-il à la réalité, à ces hommes musclés à force de manier de lourdes armes et d'user de leur corps plutôt que de la parole pour mettre fin au conflit.

Mais ce bras doit encore davantage à la subjectivité du photographe.

Il y a la proximité de son objectif qui produit un effet de perspective. Il y a surtout ses choix après développement.

 

Exposée récemment à la Maison Européenne de la Photographie lors d'une rétrospective consacrée à son auteur, elle était accompagnée de quelques mots ponctués d'un point d'interrogation.

Depardon se demandait ce qu'il venait chercher là, sur une terre en guerre. La violence ?

En effet, la photographie du phalangiste peut nous apparaître comme l'exaltation des " gros bras " et de la violence aveugle; comme une fascination béate pour la guerre.

Mais elle me semble davantage une image de " héros " construite selon les canons de l'art occidental.Membres imposants, barbe fournie, posture "sculpturale"…

Photo DEPARDON

Depardon recrée, avec son appareil photographique et la réalité qu'il y fait entrer, ce que d'autres arts avaient inventés.

Il y a du Achille dans ce combattant, il a quelque chose des traits des "héros" de la peinture et de la sculpture occidentale.

 

Du point de vue esthétique, si la photographie plaît, c'est me semble-t-il pour deux raisons.

Il y a ce plaisir à reconnaître dans la réalité, que la photographie se plaît toujours à nous faire croire qu'elle est comme elle la montre, ce qu'on avait conçut dans un coin de sa tête.

Mais, c'est aussi parce qu'elle exalte les vertus et la vie héroïques: la puissance, pas la bestialité, le courage, l'action, le risque, le mépris de la sécurité et du confort… On se sent plus fort en la voyant.

Avec cette photographie, on voit combien la réalité peut être ce sans quoi la fiction, en l'occurrence le "héros" tout droit sorti de l'imagination et de la culture occidentale de Depardon, ne saurait avoir la moindre efficace. L'idée n'est pas si originale, mais sa réalisation est certainement magistrale.

 

Regis GENTE. Fevrier 2001
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