REVUE 2
I.3 Le dessin "sur nature":

Que cherchons-nous à saisir devant le réel ?

 

arteriomainEtablir un répertoire du visible ?

Le dessin d'après squelette est un bon outil pour le dessinateur de nu mais le rapport de l'un à l'autre est intriguant.

Franck Senaud, peintre.

 

1. " Est-ce le corps qui révèle le squelette …? "

 

Rapprocher le modèle vivant d'un squelette est étrange et éclairant. Etrange car presque incongru et pourtant la présence de cette structure naturelle nous devient rapidement familière.

Nous ne la connaissons pas mais elle ne nous est pas étrangère. Le corps la révèle continuellement.

 

L'enveloppe de la peau laisse percer par endroit cette structure stable, dure. Et si nous ne pouvons imaginer la force, la résistance et l'audacieuse complexité de cette structure, nous pressentons ce que nous lui devons. Le corps ne serait rien sans cette charpente.

Mais il ne lui doit pas tout.

La structure du corps ne joue-t-elle pas le même rôle vis-à-vis de la peau que le dessin vis-à-vis de la peinture ?

Sur une structure, une composition, la forme vient s'étirer, se disposer en ligne, en valeur, en couleur. Lors, le trait déploie son énergie. Tel le vêtement sur la peau.

 

2. "…ou le squelette qui dessine la forme du corps ? "

Le corps nous semble parfois fait d'un seul morceau. Et sans y penser nous imaginons que notre structure squelettique se cache loin de nous, en nous; qu'elle n'apparaît qu'en fracture ou à la mort - squelette signifie desséché - et alors, nous l'y associons. Regardez pourtant ces dessins où coexistent le corps nu et son soutien. Comme ils semblent frères, ressemblants et différents, complémentaires.

Le corps bien observé désigne continuellement ce frère secret. Mieux, il l'induit: pommettes, arcades sourcilières, septième cervicale (bosse dans le cou à l'arrière), clavicules, omoplates, crêtes iliaques, genoux, chevilles.

 

Voilà une structure mystérieuse, qui nous soutient discrètement et n'apparaît qu'aux endroits où les muscles l'abandonnent.

Le corps dessiné fait parler le squelette, il dévoile cette coexistence forcée que nous préférons ignorer alors qu'elle nous est si proche. Nous l'éloignons, nous lui attribuons un espace sacré (sacré = à part) coupé du monde .

 

 
 

Le dessin d'après nature enrichit le propos du dessinateur : détermination des structures, désirs accrus de précision, habitudes de discrimination.

Et c'est cette variété de points qui créent la vraisemblance.

 

" Le corps humain n'est pas un sac dans lequel sont noyés et confondus les organes. A travers son enveloppe, un oeil exercé reconnaît tout un ensemble profond qui gouverne les apparences. Chaque détail : saillie, creux, sillon prend une signification. Telle saillie correspond à l'émergence d'un os qui marque en cet endroit un point de repère .." A.MOREAUX " Anatomie artistique de l'homme " Librairie Maloine Paris.

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Telle est l'anatomie artistique : connaître pour reconnaître un signe, comprendre toujours dans un but autre : suivre la structure pour désigner la ligne.

Et Ingres peut dire " je tiens à ce que l'on connaisse bien le squelette, parce que les os forment la charpente même du corps dont ils déterminent les longueurs, et qu'ils sont pour le dessin des points continuels de repère. Je tiens moins à la connaissance anatomique des muscles. Trop de science, en pareil cas, nuit à la sincérité du dessin et peut détourner de l'expression caractéristique pour conduire à une image banale de la forme. Il faut cependant se rendre compte de l'ordre et de la disposition relative des muscles, afin d'éviter de ce côté aussi des fautes de construction. Ils sont tous mes amis, ces muscles : mais je ne sais aucun d'eux par son nom " (" Ecrits sur l'art " Paris, La Bibliothèque des Arts, 1994).

La structure du squelette ne nous intéresse que pour ses effets.

 

D'ailleurs la peau seule n'est rien. Une enveloppe sans structure qui la soutient. Notre pratique du dessin nécessite ces précisions, noms, rotations, interactions. Et cette connaissance nous détourne davantage d'autres à priori vis à vis du corps et nous permet de dessiner.

 

 

3. " Nus. formes libres et précontraintes "

POURQUOI NOUS NE FAISONS PAS DE L'ANATOMIE SCIENTIFIQUE ?

Nous voudrions prêter à la ligne l'assurance que procure le mot.

Son pouvoir d'évocation, de suggestion, de restitution immédiate: "Le gong fidèle d'un mot" dit Michaux. Le dessin cherche cet effet; mais les moyens diffèrent du langage.

Comme tout art, il développe une intuition et donne l'apparence facile d'inventer les paroles au fur et à mesure du chant. Il invente une langue, sa structure, sa rythmique, la précision d'un vocabulaire, sa prononciation en parlant. Comme on prouve le mouvement en marchant.

Encore faut-il suivre le philosophe de confiance (où vont les philosophes ?). Sa démonstration ne vaut que lors du cheminement lui même.

Le dessinateur capture une réalité, la crée dans le même temps.

Chacun marche à son rythme.

 

Mais que croit le spectateur, l'admirateur, que suit-il ? Il se fit à la vraisemblance, à l'apparence d'objectivité que contiennent les propositions (précisement la non subjectivité, l'absence de particularité). Mieux, il a l'orgueil en les reconnaissant de les faire siennes. Il les resubjectivise.

C'est ce qui donne cette apparence de vraisemblance : l'utilisation précise, esciente, diverse de ce vocabulaire. L'anatomie apprend cela.

 

 

GIRAUD "La sentinelle"

Les recherches de Giraud s'appuient sur des modelisations de formes issues d'os assemblés et notre capacité de figurer complète ce qu'il ne fait que laisser entrevoir.

4. "Os : répertoire de formes et de mouvements"

 

L'art, celui du dessin n'est pas qu'une fantaisie mimant le réel. Le trait, la ligne n'est expressive qu'en situation, que jouant avec d'autres. Partant d'une réalité puis cherchant à se faire passer pour elle. Déduisons simplement que le contour n'est pas un cerne et que si la structure oriente la ligne, elle peut l'interrompre.

Le dessin n'est plus alors dépendant. Et la forme s'autonomise de la structure (argument à livrer aux structuralistes).

Revenons à notre départ, à ce que nous ont appris les os, leur assemblage en squelette, nous découvrons un effet en retour très séduisant : s'attacher à la structure nous fait voir l'enveloppe du corps autrement et donc plus facilement, la dessiner.

 

Mais cet autre intérêt nous a attiré vers des formes nouvelles. Et en retour celles-ci nous inspirent car elles renvoient à un vocabulaire formel que nous pratiquons sans toujours le savoir. Et cet acte de regarder autrement nous apprend le rôle du peintre. Figuratif.

Observez la forme d'un os,

l'extrémité commencée dans un plan se termine toujours dans un autre plan.

Rien ne ressemble à ces formes.

Aucun artiste n'est aussi original et simple à la fois. Sans luxe de détails. Sans la démonstration de fonctionnalité que réclame la modernité. Utile et beau. Un répertoire naturel qui se retrouve dans les mouvements du corps, dans les mouvements du trait.

(modifications du texte du catalogue de l'exposition "il y a un os à l'atelier de la vigne" Janvier 1999.)

 

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