REVUE 2
"La limite de la déformation : Entretien avec Joël Giraud", de l'esquisse abtraite à la figuration. La connaissance des sujets, la reconnaissance des formes, le cadre dans lequel elles évoluent permet au peintre des libertés.

 

LA LIMITE DE LA DEFORMATION

ENTRETIEN AVEC JOEL GIRAUD

 

Joël, comment utilises-tu tes dessins pour composer ?

Pour les personnages dans mes compositions, j 'ai deux façons de les intégrer : soit je décide de les placer sur une forme colorée abstraite ce qui me détermine l'échelle pour la suite du travail. Soit je compose une étude à part et à l'aide d'une perspective simple je mets en situation les personnages.

Dans ces deux cas j'utilise des croquis d'atelier. Ces croquis seront de toute façon redigérés et non pas utilisés comme tels. Ils doivent se plier aux besoins de la composition colorée, ce qui implique des sacrifices au niveau de l'anatomie classique. Il faut trouver la couleur adaptée aux traits du dessin choisi, et que l'ensemble ne nuise pas à la composition finale.

 

Tu dis que tu adaptes la couleur aux traits du dessin ? C'est en fonction de la valeur du dessin que tu vas chercher les couleurs ? Comment viennent-elles ?

Le dessin est comme une ossature. La couleur vient par-dessus, l'utilise, le perd pour parfois le retrouver. L'effet mémoire d'une bonne construction permet de toujours retomber sur ses pieds. On peut grâce à cela se laisser aller avec la couleur.

 

Tu veux dire qu'il y a certaines lignes ou certains graphismes qui ne supportent pas certaines couleurs?

Chaque dessin doit avoir sa propre couleur cette couleur doit servir le dessin. Ce n'est pas du remplissage pour faire joli. Il faut que la toile ait sa couleur mais ne soit pas en couleur.

Giraud "résurrection calque" Giraud "résurrection esquisse2" Giraud "résurrection esquisse3"

As-tu à l'esprit lorsque tu composes sur la toile si telle couleur est possible pour tel objet ou peins - tu les arbres violets ou jaunes ?

J'ai à l'esprit une harmonie colorée proche de la réalité.

L'idée serait d'avoir une ambiance comme dans les toiles de Poussin mais avec un rythme et des formes plus personnels. Les thèmes généralement classiques se prêtent à de telles réalisations.

Cependant, il arrive que lorsque le tableau est bien avancé, je me rende compte qu'une couleur définie au départ ne colle plus à l'harmonie du tableau. Je la change en fonction non plus de la nature mais en fonction de l'harmonie générale. Les nécessités de la composition et du tableau obligent parfois à remettre en question une vague idée de départ. Ce n'est jamais fini.

 

Giraud "Ithaque"Comment alors peux-tu être sur que l'objet arbre, nuage va être reconnu si tu en changes la couleur ?

Comme disait Maurice Denis "avant d'être cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote, un tableau est avant tout une surface plane recouverte de couleur en un certain ordre assemblé". Dans mes tableaux, comme la figuration vient dans la dernière étape, il n'est pas nécessaire que la couleur colle à la réalité. Il faut que le tableau soit harmonieux.

Mais tu ne peux te permettre trop de déformations de formes ou de couleurs car ton tableau reposant sur une structure abstraite, tu as besoin malgré tout que l'on reconnaisse des objets, y a-t-il des objets impossibles, dont la forme ou la couleur sont trop particuliers pour que tu puisses les déformer (forme, couleur) trop ambigus ? (ex. feu, mouvements d'eau, miroirs, animaux)

Giraud détail "Ithaque"Les objets sont des éléments abstraits inspirés de formes observées dans la nature ils sont remis en perspective et l'échelle peut en être changée, ils deviennent alors des objets peints non identifiables. Les personnages peuvent être issus de telles formes il suffira simplement d'indiquer un élément identifiable, pieds, mains, visages, ou toutes parties du corps pour figurer des éléments familiers ou simplement reconnaissables.

 

Y a t-il alors des objets dont la forme, la matière est trop précise qui empêche de les utiliser (comme ceux cités) ?

Non, c'est souvent les mêmes formes qui reviennent dans mes tableaux. A priori je ne pense pas avoir de formes"interdites". Je travaille avec les formes de prédilection (os...) qui servent de répertoires. Je peux travailler avec indéfiniment en les tournant dans tous les sens.

 

Je ne pensais pas à des formes interdites plutôt des formes exclues car impossible à déformer sans perdre la reconnaissance. Le feu, objet en mouvement est difficile à faire comprendre mais si tu décides de le traiter en vert cela risque de devenir impossible non ?

Oui effectivement, il faut rester dans le domaine du vraisemblable en ce qui concerne au moins les éléments (feu) quoique pour la terre, le ciel et l'eau, plusieurs interprétations sont possibles. J'ai rarement utilisé le feu dans mes tableaux.

 

Giraud détail"Pénélope"Je pense que le vraisemblable ne touche pas un domaine spécialement, il soulève le problème de la limite de déformation du dessin, du détournement de la couleur et de l'importance du contexte, regarde la différence de forme de tes nuages dans "Pénélope" il est étiré (sans doute pour donner une profondeur à la l'espace de la toile) Giraud détail "la récolte des caroubes"alors que dans "la récolte des caroubes" ils sont plus géométriques sans doute pour refermer l'espace de la toile et pourtant on comprend à chaque fois que ce sont des nuages par leur place dans le ciel, par leur forme diffuse (tu ne les cernes pas) et par leur valeur claire,

il semble que tu puisses déformer mais qu'il y a une limite à ce jeu: dans "la guérison" tu touches à cette limite : le triangle sacré se confond avec les nuages mais il lui donne une profondeur mais sur la gauche les nuages semblent tomber dans l'eau se confondent avec un autre élément, on dirait que tu utilises les nuages après avoir composé pour rééquilibrer ou situer tes compositions à partir de personnages ?

Lorsque je travaille, c'est instinctif. En effet, les nuages sont différents dans "Pénélope" et dans "la récolte des Caroubes" mais la forme des nuages est plus sentie que réfléchie.

Je ne me pose pas la question de savoir si je dois les étirer ou les faire géométriques.Leur forme est telle parce que l'harmonie du tableau le demande. Par contre, je ne les fais pas "après" afin de rééquilibrer le tableau mais "pendant" le tableau.

Si un objet ne rentre plus dans l'harmonie du tableau, je le change ou le déforme.

Le fait de le modifier va peut etre m'amener à changer une autre partie du tableau qui ne sera alors plus en harmonie avec la modification.

 

Pourtant les objets que tu construis étant avant tout sur un sol on peut supposer que la forme des nuages, leur couleur vient après ta première ébauche et qu'ils viennent réagir à une structure, la venue des nuages est nécessaire à un certain équilibre haut/bas dans ta composition non ?

Giraud "la récolte des caroubes"La détermination des registres ciel et sol est mise en place assez vite car j'ai besoin de placer un horizon pour la perspective. Si des masses viennent se placer au-dessus de la ligne d'horizon, je peux décider que ce sont des nuages.

 

Puisque tu changes la forme, la couleur comment es-tu sûr que l'on va reconnaître des nuages ? Comment décides-tu qu'ils sont terminés ?

Même si je modifie des nuages, leur emplacement reste dans le registre du ciel. Lorsque je fais un tableau, je laisse "mûrir" les formes peintes. Si lorsque je reviens vers lui, les formes me semblent correctes et en harmonie, je n'y touche plus. Sinon, je recommence et remodifie...

Giraud "la guérison"

 

Joel GIRAUD Propos recueillis par Franck Senaud, début 2001.
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