REVUE 2
Diderot par Carpeaux, photo SFSemblante nature.

Laurence Cousteix

Du point de vue de la connaissance, le vraisemblable est ce qui n'a que l'apparence du vrai et ce qui comme tel est défectueux.

Or, du point de vue de l'art mimétique, le vraisemblable est au contraire recherché pour lui-même comme l'imitation réussie de la réalité.

Il semble ainsi que, selon le domaine à partir duquel on l'envisage, le vraisemblable apparaît soit comme un manque, soit comme un idéal auquel on aspire.

Cette disjonction cependant repose sur le présupposé que l'art et le savoir sont radicalement étrangers l'un à l'autre, et que l'art ne saurait être la forme possible d'une visée de connaissance. Or, cette étrangeté n'est que prétendue, vraisemblable mais non avérée, et Diderot nous aide à penser, par le biais du sens qu'il donne au " vraisemblable ", la possible portée constitutive de l'art.

 

Diderot par Carpeaux, photo SFIndéniablement, ce qui intéresse Diderot dans l'art, aussi bien en tant que spectateur qu'en tant qu'artiste, c'est sa capacité à imiter, à créer un effet de vérité.

Il loue en Chardin ou en Vernet la " vérité " d'un art dont le but est de ressembler à la réalité, entendue comme la nature, et qui y parvient, mais par des voies, nous allons le voir, détournées.

Car le vraisemblable ne s'obtient pas en imitant la nature, du moins pas au sens où on l'entend habituellement : au contraire, l'imitation fidèle de la nature produirait l'invraisemblable même.

Diderot par Carpeaux, photo SFS'il s'agissait vraiment d'imiter la nature telle qu'elle s'offre en ses produits, on verrait rapidement la monstruosité reparaître : c'est l'argument que formule Diderot à propos de la Vénus de Médicis: " Si, sur l'extrémité de ce pied, la nature, évoquée derechef, se chargeait d'achever la figure, vous seriez peut-être surpris de ne voir naître sous ses crayons que quelque monstre hideux et contrefait. "

Car les théories transformistes de l'époque ont révélé la nature comme un continuum de formes liées, dont toutes, même les monstrueuses, ne sont que le résultat des métamorphoses de la matière. Un pont entre l'art et la science est d'emblée jeté, qui dénonce l'anachronisme de la définition classique de la mimésis comme simple imitation passive d'une nature qui forcerait, paradoxalement, ses adorateurs à l'invraisemblance.

 

L'exemple du commentaire de la Raie de Chardin est d'ailleurs éclairant à cet égard.la Raie de Chardin

Diderot arpentant les allées chargées du Salon de 1763 tombe en une pâmoison digne de l'apôtre du réalisme qu'il est devenu devant ce tableau qui, selon lui, représente " la nature même " :

"Les objets sont hors de la toile et d'une vérité à tromper les yeux ".

 

Le commentaire réactive ici la célèbre légende des raisins de Zeuxis, qui, peints à fresque, arrivaient à tromper jusqu'aux oiseaux.

La nature " morte " de Chardin n'est pas seulement vraisemblable, elle est vraie, elle consacre le mensonge des apparences et la puissance d'illusion de l'artefact.

 

Diderot par Carpeaux, photo SFMais le texte va plus loin en donnant au mot " nature " un sens qui dépasse celui de simple support de l'imitation : la nature n'est pas seulement ce qui se tient là, face à la subjectivité artiste comme son objet, elle est, pour parler comme Nietzsche, elle-même une " disposition artistique ", un produire.

C'est ceci que l'artiste imite : il dérobe, avec l'hubris d'un Vernet, "à la nature son secret", pour opérer comme elle et présenter des êtres inédits.

Imiter le produire et non le produit : voilà comment Diderot parvient à dépasser la classicisme et à remotiver le sens du mot " vraisemblable ".

L'artiste se découvre lui et la nature comme instances informatives.

Et l'amalgame, pour ne pas dire la confusion volontaire, que Diderot opère entre le vraisemblable et le vrai, en tant que ce que produit l'art peut être dit "vrai", n'est pas qu'un jeu de l'esprit, voire, ce qui serait plus inquiétant mais peu surprenant de la part de l'auteur, un jeu de mot : c'est le moyen de doter l'art d'un pouvoir non plus seulement représentatif mais également présentatif.

L'art n'est plus, ne peut plus être ce miroir dépoli et déformant à travers lequel la nature se mire, il échappe à la suspicion du mensonge lorsqu'il ne cherche plus à copier, lorsqu'il s'est dépris du joug de l'imitation docile pour s'arroger le pouvoir d'une présentation qui ne re-présente plus : " les objets sont hors de la toile ".

 

Diderot en projet Blair Witch par SFPour l'artiste (le peintre ou le dramaturge), le précepte de vraisemblance n'agit plus comme une contrainte mais ouvre un espace de création.

L'imitation ne restitue plus, elle dérobe, elle masque les causes (la technique), elle crée la surprise là où justement l'imitation classique faisait triompher la virtuosité technique dans le traitement d'un sujet donné.

Semblable en ses productions, "l'art imite jusqu'à la manière subtile avec laquelle la nature nous dérobe la liaison de ses effets " (Entretiens sur le fils naturel).

 

Comme la nature, l'artiste choisit ce qu'il donne à voir. Non pas la nature telle qu'elle est, sinon un ensemble de nerfs et de métacarpes remplaceraient le modelé du pied, mais la nature telle qu'elle choisit d'apparaître, telle qu'elle semble.

 

Sur les rapports littérature - illusion voir l'article sur T. Capote de F.Senaud (dossier "L'art de persuader")
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