REVUE 3

 

 

Par Eduardo Rihan Cypel

 

L'histoire de la pensée occidentale connaît une rupture fondamentale avec l'avènement de Hegel et de la philosophie de l'histoire. C'est en faisant de l'Histoire le champ de manifestation de la raison que le philosophe d'Iéna nous fait basculer, aux débuts tourmentés du XIXe siècle, dans ce que nous pouvons considérer comme notre horizon intellectuel.

 

 

 

 

Recherchant dans les réalisations humaines la marque de la rationalité, essayant d'identifier et de décrire les moments de son développement, Hegel donne à la philosophie de l'histoire son expression la plus haute : l'histoire est raison et la raison est historique.
Joël Giraud_Sérigraphie_Hommage à Ucello

 

L'idée que souvent laisse une lecture approximative de Hegel est celle d'une raison planant au-dessus de l'histoire, d'une rationalité transcendante, alors que toute la puissance de la philosophie hégélienne, dont la Phénoménologie de l'esprit est l'édifiante conceptualisation, découle de son effort de description de l'Histoire en tant que développement concret de la raison. En un mot : la raison est immanente à l'histoire. Si bien que ce sont les réalisations concrètes de l'humanité, saisies en tant que processus de développement rationnel, qui doivent faire l'objet de la réflexion philosophique. Ainsi, à travers cet " élément particulier " que sont les Peuples, décrit-il les formes concrètes et particulières de la raison qu'ils incarnent à un moment donné de l'Histoire (universelle).

 

 

 

 

 

 

 

 

Joël Giraud_Sérigraphie (2 passages)_Hommage à Ucello Joël Giraud_Sérigraphie_Hommage à Ucello

 

La phénoménologie hégélienne se donne pour tâche de décrire les figures de l'Histoire.

 

La notion de figure apparaît comme une tentative de description historique essentiellement philosophique qui ne céderait ni à la tentation " biographique ", ni à celle d'un détachement de la sphère réelle des événements. De sorte que Hegel pourra par exemple parler du moment monarchique français, évoquant Louis XIV dont le " nom propre " était donné par le langage de la flatterie (autour de la Cour royale), nom grâce auquel :

 

 
" le pouvoir est le monarque. Lui-même, ce singulier, de son côté, se sait soi-même, ce singulier, comme le pouvoir universel, parce que les nobles ne sont pas seulement prêts à servir le pouvoir, mais sont groupés autour du trône comme un ornement et parce qu'ils disent toujours à celui qui y prend place ce qu'il est " .
 

 

Ces quelques mots expriment bien le " style " et l'approche hégéliens. La description d'un moment historique précis et de son mode de fonctionnement en tant que figure est ce qui est visé par Hegel dans ces quelques lignes, lesquelles ne sont rien d'autre qu'un échantillon de la Phénoménologie de l'esprit. Cependant, nous n'atteignons pas là l'essentiel.

 

Ne se contentant pas de dessiner des figures de l'Histoire comme s'il s'agissait d'un livre de coloriage pour un enfant de maternelle, notre philosophe Secrétaire de l'Esprit entend avant tout articuler et identifier la figures se succédant les unes aux autres au cours du processus historique. Et c'est bien là l'objet de la Phénoménologie de l'esprit qui, partant de la " certitude sensible " - c'est-à-dire immédiate -, dont le contenu réflexif n'est pas retourné en soi et pour soi, celle qui affirme seulement que la chose est - aboutit au " Savoir absolu " - moment ultime de la réconciliation de l'esprit avec sa propre conscience.

Comment s'effectuent les passages d'une figure à l'autre ? Question difficile, bien souvent laissée de côté par les commentateurs, et pourtant centrale. C'est là que quelque chose comme un " processus historique " peut prendre du sens. Reprenons le moment historique de la monarchie absolue. Que se passe-t-il pendant la Révolution française ou, plus précisément, comment passe-t-on du moment monarchique à celui de la République révolutionnaire ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Joël Giraud_Huile sur bois_Hommage à Ucello

 

La monarchie prépare la Révolution française ; c'est elle qui constitue cet entité politique qu'est l'Etat depuis au moins le XIIe siècle. La Révolution française supprime et à la fois conserve les apports de la monarchie. De ce point de vue, les travaux des historiens contemporains -depuis plus d'un demi siècle - confirment les analyses de Hegel. Tocqueville le remarque également :

 

 
"Depuis 1789, la constitution administrative est toujours restée debout au milieu des ruines des constitutions politiques"
 

 

Joël Giraud_Sérigraphie_Le repos d'Hector

Ce mouvement historique de dépassement et de conservation Hegel l'appelle processus dialectique. Encore une fois, le processus de développement de la Raison dans l'histoire n'est pas une " abstraction de l'entendement " mais bien la réalisation concrète dont la figuration est une modalité. Certains moments de l'histoire apparaissent plus importants que d'autres en ce qu'ils se présentent comme des ruptures majeures dont les répercussions sur le devenir historique sont de grande ampleur.

 

C'est précisément en ces moments que se présentent les " grands hommes " lesquels réalisent l'universel sur terre en saisissant l'Esprit du peuple dont ils issus. Ce sont Alexandre, César, Napoléon. Ils sont à la lettre une figure de l'histoire, figure concrète dont les réalisations dépassent de loin leurs intérêts privés.

 

 
" Mais qu'ont-ils gagné " , interroge Hegel ?. " Ce qu'ils ont gagné, c'est leur concept ". " Leur but atteint, ils sont tombés comme des douilles vides ".
 

 

 

 

Eduardo Rihan Cypel Juillet 2001
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