REVUE 3
LA FIGURE DU COLLECTIONNEUR

A.COTTI

CONSTITUTION D'UNE FIGURE

" Artistes collectionneurs " cet été à Avignon, Nouveaux Jeunes collectionneurs d'Art Press, Profils d'acheteurs d'après FIAC, le collectionneur devient une figure. Guidé par les influences proches, la reconnaissance sociale, la sage spéculation ou la valorisation culturelle, son mobile n'a changé en rien mais on repense à lui.

Non que la démarche soit neuve mais parce que le discours culturel l'exige et que les mouvements de marché s'inventent un repère. Extraits : " ..si c'est entasser un certain nombre d'œuvres validées par le marché et les médias, alors il est vrai que la masse des collectionneurs va s'élargissant. si, au contraire, collectionner c'est prendre des risques, si c'est se confronter avec sa sensibilité et son intelligence à des productions artistiques, alors je dois avouer que je ne rencontre pas de nouveaux collectionneurs " commente Yvon Nouzille de la galerie du Sous-Sol, et ajoute : " Comme je présente de jeunes artistes, ceux que je rencontre, à une ou deux exceptions près, craignent de ne pas voir leur sélection confirmée ensuite par le marché. De plus, la plupart collectionnent pour décorer un espace social, celui de leur appartement. Ils veulent donc de l'objet. Jamais ils ne partiraient avec un projet d'artiste, une chose à construire. Je ne rencontre pas d'esprit libre " (citation " Art Press ", enquête n°272).

Le contexte social, la représentation de soi, l'affichage de son goût et la validation par le sérieux de l'art concourt (a toujours concouru) au collectionnisme. L'amateur se doit d'être un connaisseur. Tout cela est couru. Ce qui importe dans ce regain déclaratif sur tous les fronts de la figure du collectionneur, c'est l'objectivité, le dépassement du sentiment, la classification fine que semble permettre cette figure : passé dans la collection, la proposition devient œuvre, la tendance un courant.

L'idée de réappropriation culturelle qui se cache derrière tout collectionnisme passionne aussi parce qu'elle tisse un sens entre des recherches disparates, elle dégagerait une orientation objective.

La recherche du collectionneur devient le centre d'intérêt devant le fait de réunir lui-même. Dans un espace de recherche, d'innovations, la notion de collection structure, donne un sens, relie au passé ce qui n'est que présent et surtout, norme.

La passion du collectionneur comme de la collection s'explique par un besoin de transformer une norme subjective en norme objective : de montrer que son goût personnel pourrait être élevé au général puis de montrer que cette accumulation ordonnée dégage un sens universel qui dépasse les particularités : le sujet (acheteur ou vendeur) exige l'universalité et par la vogue de la collection fait mine de l'obtenir.

Le rôle des musées au XIXe siècle comme magistrature du goût, amène le collectionneur à s'aventurer dans des choix plus privés, dont la valeur sera reconnue postérieurement par les musées.

" Très souvent, les collections ainsi constituées sont léguées au musée, qui apparaît donc vers 1900 comme un monde saturé. Pour se distinguer, la collection privée doit alors être très spécialisée ". Perdant l'idée de pouvoir classifier, valider, normer, la collection se fragmente. La figure va assurer la cohésion.

Le plaisir du collectionneur devient alors en partie de l'ordre de la distraction mondaine: faire partie d'un cercle de happy few, qui collent à la modernité (ou à leur génération) et ont le privilège d'être en contact direct avec les créateurs. "Le collectionneur bien informé représente la version contemporaine de l'amateur éclairé" (Raymonde Moulin)

Centre de la représentation, donnant corps à une demande, toujours humaine, toujours disponible, la figuration, bonne fille vient aider un système trop mécanique.

Tendance d'un marché spéculatif qui dissimule son intérêt spéculatif, comprend l'intérêt d'un marché privé stable et sait, ô combien, le mécène figuré, humaniste (trop humaniste) fait vendre. Tendance d'une critique qui veut faire ressortir une tendance, un espace de ces recherches. Tension d'un monde de l'art qui veut humaniser ce marché qu'elle avait cru signe de santé, gagné par une obligation d'événementiel ampliatif.

La figuration n'est pas idéologique. Elle fonctionne trop comme une idéologie pour en user.

 

ANDREA COTTI Septembre 2001
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