REVUE 3
M.LEIPP

INVENTAIRE DE COLLECTIONNEURS

Il est entendu qu'une série (ce fut d'abord un terme mathématique) est une succession, un ensemble de pièces de même nature ; pièce du point de vue sémantique est parfaitement adapté aux collections : il a le double sens de " partie d'un tout " et " partie autonome, unité " ;

et puis c'est un mot qui vient du gaulois pettia (pièce) et ça fait du bien de croiser une étymologie gauloise de temps en temps, par Teutates ! entendu également que les collections recueillent autant d'éléments possibles d'une série donnée. (collection et recueillir - mais aussi collège - partagent la même racine latine : colligere : réunir) : la collection n'a donc littéralement pas de limite .

 

Je ne m'étendrais donc pas sur les collections elles-mêmes - il y en a vraiment pour tous les goûts - et les mots inventés pour les nommer sont à eux seuls une collection sibylline. Vous en voulez un, pour en juger ? Qu'est-ce qu'un tyrosémiophile ? non, ne cherchez pas du côté des dinosaures. C'est un collectionneur d'étiquettes de fromage. Parfaitement. (Turos est le "qui-pue" grec).

Et un calamophile collectionne les plumes métalliques. Et il y a toute une bataille linguistique autour de l'origine du mot : en sanscrit : kalama, en arabe qalam, en grec kalamos, tous trois désignant un roseau que l'on taillait pour écrire. Mais qui a piqué le mot à qui ?

Le sens de la collection est donc la collection elle même. Il reste alors à grouper (de l'italien gruppo : nœud puis figures formant un ensemble dans une œuvre d'art - œuvre : du latin opera (pluriel de opus) désigne le travail, l'ouvrage et surtout le fruit du travail. Et opéra alors ? c'est l'abréviation de " opera di musica " œuvre musicale) grouper donc toutes ces pièces de collection dans : ·

 

un album (du latin albus : blanc ; l'album était en effet chez les romains un tableau blanchi au plâtre, exposé publiquement et sur lequel on inscrivait le nom des personnages officiels. Ce n'est qu'au XVIII siècle que nous l'empruntons aux allemands qui voyageaient en Europe avec un album dont ils noircissaient les pages blanches de leurs notes - les mots ont parfois une vie compliquée -) ·

 

une galerie de l'italien galleria, jusque-là c'est assez simple. Mais en remontant encore un peu dans le temps, c'est probablement une altération du nom propre Galilée, qui a désigné le porche d'une église dans l'ordre de Cluny. Sous ce porche se pressaient les laïcs à convertir, tout comme la Galilée était bibliquement un peuple peu adonné à la religion du peuple élu. Puis cela devint par extension un lieu de passage ou de promenade couvert. ·

 

Ou un musée, qui, sans grosse surprise vient du grec mouseîon, le temple des Muses. Et c'est ma foi bien agréable de savoir que ces ravissantes soeurs gardent un œil jaloux sur les œuvres d'art. Filles de Zeus et de Mnémosyne (la Mémoire), je m'interroge : l'homme fait-il toutes ses petites et grandes collections pour se souvenir, apprivoiser le temps ? et ne se sert-il pas des séries, suites et autres classements pour mémoriser son savoir, pour ne pas oublier.

 

De la chose au genre, les types de collectionneurs eux-mêmes fournissent une belle série de mots et d'expressions : ·

 

le dillettante (mot italien signifiant " amateur d'art " - de dillettare se délecter qui partage la même racine) qui a un violon d'Ingres - mais oui, il s'agit du peintre qui pour se délasser de ses pinceaux, taquinait le violon. Comme Ingres était un personnage en vogue, l'expression " violon d'Ingres " s'est rapidement propagée. ( " c'est en jouant médiocrement du violon qu'Ingres nous a donné une formule si commode qu'on se demande de quelle autre on se servait auparavant " Jean Cocteau). ·

Toujours dans le registre de la distraction, il y a le hobby, mot anglais, à l'origine " hobby horse ", petit cheval de bois à bascule (certainement en passe de devenir un objet de collection). Ne quittons pas tout de suite le monde hippique et enfantin puisque l'onomatopée dada a servi à traduire hobby (en 1776). Mais là, nous nous éloignons déjà du simple divertissement. ·

Ce collectionneur passera bien des week-end à chiner. J'espérais une étymologie orientale... Rien à voir avec la Chine (qui au passage est l'adaptation du nom indien " Tsinstan " c'est à dire le pays de Tsin, dynastie au 3ème siècle avant J.C. - la Chine en chinois : Chung Kuo " le pays du milieu ") ; il s'agit probablement de l'altération de "échiner " : d'abord argotique, le mot signifie " acheter et revendre de lieu en lieu " en parlant du colporteur dont le fardeau pèse effectivement sur l'échine.

enfin, il y a ceux pour lesquels cela confine à la marotte (qui est entre autres le sceptre à tête grotesque coiffé d'un capuchon bigarré, garni de grelots, attributs de la Folie et du fou de cour. Le sens abstrait de folie s'affaiblit en idée fixe). · Plus près de nous Nous entrons dans le domaine des passionnés, des fans ! (emprunté à l'anglais fanatic ; au départ le fanaticus latin était serviteur d'un temple (fanum, d'où profane) mais certains prêtres se livraient à de telles manifestations d'enthousiasme que le mot signifia " inspiré " ! )

 

M.LEIPP Septembre 2001
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