REVUE 4
LA CAPTURE DU REEL

 

La capture du réel

Doué pour le dessin, le jeune Jacques Louis Mandé Daguerre fait ses études auprès d'un architecte.Il devient décorateur à l'Opéra de Paris. A partir de 1820, ses effets de décors d'un genre tout à fait nouveau le rendent célèbre dans le monde entier.

Pour créer ses décors, Daguerre utilise la chambre noire, cette boîte percée d'un trou dans laquelle la lumière reproduit l'image miniature mais inversée de la réalité.

Il cherche bientôt à fixer cette image éphémère. Son fournisseur, l'opticien parisien Chevalier, le met en contact avec Nicéphore Niepce, inventeur de l'héliographie, procédé qui permet de fixer l'image de la chambre noire sur du bitume de Judée. Les deux chercheurs s'associent en 1829. Daguerre perfectionne la chambre noire. La plaque est alors exposée plusieurs minutes à la lumière. L'image latente obtenue, encore invisible à l'œil, est développée aux vapeurs de mercure, fixée à l'eau salée puis rincée et séchée.

 

Le procédé de daguerréotypie est présenté par Arago en août 1839 à l'Académie des Sciences. Le gouvernement français l'achète pour le diffuser. Daguerre assure lui-même la promotion du daguerréotype.

Ses détracteurs le trouvent trop lent à réaliser : au début, les temps de pose sont très longs, et les portraiturés sont obligés d'avoir la tête maintenue pour rester immobiles.

Certains, comme Baudelaire, dénoncent le narcissisme d'une société qui ne pense qu'à se regarder. Pour lui, " la photographie [est ] une invention due à la médiocrité des artistes modernes et le refuge de tous les peintres manqués " (Salon 1859, le public moderne et la photographie.).

Une polémique s'instaure : le daguerréotype va-t-il mettre en danger les professions de graveur et de peintre ?

 

 

Le daguerréotype, une révolution intellectuelle et sociale

L'intérêt commercial, scientifique et artistique du daguerréotype est en effet vite compris. Malgré un prix élevé (400 francs or), les opticiens vendent de nombreux appareils. Des daguerréotypistes amateurs puis professionnels sillonnent la France et le monde pour rapporter des images. Celles-ci sont diffusées sous forme de lithographies.

Mais bien plus que les paysages ou les monuments, c'est le portrait qui assure le succès du daguerréotype : pour la première fois, chacun peut se faire immortaliser pour un prix relativement modeste en comparaison de celui demandé par un peintre.

Aux Etats-Unis, un portrait daguerréotype de moyenne qualité coûte environ deux dollars, soit deux à trois jours de paie d'un ouvrier. La classe bourgeoise peut donc se rendre facilement dans un de ces très nombreux ateliers où le daguerréotypiste, le plus souvent un ancien horloger ou opticien reconverti, réalise le portrait ou la photographie de famille demandé.

De plus, le portrait est désormais transportable grâce à son petit format et à l'écrin en forme de coffret qui le protège. Les ateliers se multiplient et emploient chacun jusqu'à une centaine d'ouvriers.

 

Partout dans le monde, amateurs ou professionnels perfectionnent le procédé.

Les lentilles sont plus performantes et permettent de redresser les bords de l'image.

Il devient facile de déplacer le matériel.

La couleur apparaît par coloriage à la main après la fixation de l'image (" colorisation ").

Si le matériel se perfectionne, si les prix baissent, si les temps de pause diminuent et si l'image obtenue est redressée, un inconvénient majeur demeure : chaque daguerréotype est unique et ne peut être reproduit.

 

Pour cette raison, il est peu à peu délaissé à partir des années 1860 en Europe et 1890 aux Etats-Unis, lorsque des supports sur papier sensible, peu coûteux et reproductibles, font leur apparition sur le marché. Une très grande partie des millions de plaques daguerréotypes réalisés est alors perdue par simple désintérêt ou est fondue pour les besoins militaires.

 

Le daguerréotype, mémoire d'instant fragile

Peu de daguerréotypes nous sont parvenus.Comment les identifier ?

Il s'agit d'une plaque de cuivre recouverte d'une fine couche d'argent polie qui porte l'image. L'image est soit négative, soit positive selon l'angle d'observation. Cette particularité du daguerréotype est due à la spécificité de sa microstructure chimique. En effet, dans les procédés photographiques ultérieurs, les particules noires sont très fines et très serrées. Elles apparaissent noires car elles absorbent la lumière alors que les particules blanches la repoussent. Au contraire, la surface d'un daguerréotype est constituée de particules assez grosses et espacées. Noires ou blanches, les particules repoussent les rayons lumineux. De ce fait, selon la direction des rayons par rapport à notre regard, l'image apparaît soit négative, soit positive. Les réactions dans le temps de cette structure chimique sont encore mal connues. Une équipe du CNRS et quelques artistes contemporains ont réussi à reconstituer la réalisation de daguerréotypes.

 

Au delà d'une invention technique, le daguerréotype est un bel objet, témoin de son époque. En effet, la surface miroitante est souvent reconnaissable à son cadre de bois noir aux filets dorés ou de bois sculpté, ou à son coffret de cuir et/ou de velours. Ses dimensions varient du seizième de plaque à la plaque entière, soit environ de six centimètres par quatre à à vingt centimètres par trente.

Le quart de plaque est le format le plus courant. La présentation peut être rectangulaire ou ovale. Au dos, parfois, une étiquette indique le nom du portraitiste, la date et le lieu de la prise de vue. Les portraits américains sont généralement de meilleure facture. Mais souvent, la plaque garde son secret, le photographe et la personne photographiée sont rarement identifiés.

 

Le cadre n'est pas décoratif. Il joue un rôle essentiel dans la conservation du daguerréotype, en le protégeant des agressions extérieures. Un mauvais polissage d'origine, un choc ou un essuyage imprudent peuvent endommager irrémédiablement la couche d'argent et faire apparaître la plaque de cuivre. Un rinçage insuffisant lors de la prise ou une exposition aux polluants de l'air se traduisent par des alvéoles allant du jaune au violet (oxydation avancée). Des points blancs ou verts indiquent des moisissures. Dans le meilleur des cas, seul le verre de protection est à changer, les techniques de restauration demeurant encore incertaines.

 

Aude GARNERIN . juillet 2001
 
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