REVUE 4
ENTRETIEN AVEC FLORENCE DUPONT

Fevrier 2002

LA PERFORMANCE PLUTOT QUE L'IMITATION.

LE SPECTACLE PLUTOT QUE LA RESTITUTION

 

Le théâtre à Rome est un spectacle complet. La vie de la Cité s'interrompt pour que l'espace des jeux se déploie.

Pourtant si les comédiens jouent une pièce préalablement écrite, s'il y a des mimes, des danseurs, des musiciens, le spectacle ne représente rien, ne se réfère à rien, ne démontre rien comme le ferait un orateur. Contre toute notion d'imitation il développe un spectacle comme une performance. Et il nous intéresse par ce renversement.

Ainsi, Florence Dupont explique : " la performance n'a aucune valeur intrinsèque, elle s'épuise dans ses effets, le souvenir qui en reste est la compétence de l'orateur"("L'orateur sans visage" p91 PUF).

Si l'on applique ceci aux ludi cela supposerait que l'on demande au spectacle d'être spectaculaire et rien d'autre ?

OUI parce que ce spectacle est un rituel offert aux dieux comme on offre une victime animale dans le sacrifice sanglant dont la viande cuite est partagée entre les dieux et les hommes.

 

 

Il s'agit d'une performance où tous les éléments - art de l'histrion, texte, musique, chant, décor ne sont là qu'au service d'un art total ? Ces spectacles peuvent-ils échouer esthétiquement ?

 

OUI cet échec esthétique qui se manifeste par le fait que le public n'applaudit pas ou même chasse les acteurs de scène, ce qui impose au producteur des jeux scéniques de les recommencer.

 

Vous décrivez très bien cette "exigence romaine de la performance (Orat.p78) qu'impose la politique comme le théâtre", vous précisez ainsi que les jeux montrent une performance (assemblage-actualisation) de danse, texte, musique, figures dans un espace créent pour cela. N'y a-t-il jamais eu redoublement, reprise d'une même pièce

Qu'est-ce qui dans cette possibilité ennuierait les Romains ?

 

Il ne s'agit pas d'ennui mais d'exigence rituelle. Toute performance rituelle articule le temps des hommes et le temps des dieux. Autrement dit l'impermanent et le permanent.

Traditionnellement le texte assume l'impermanence et doit donc changer à chaque fois, le code des personnages et du jeu assume la part de permanence. Donc le changement de texte correspond à l'horizon d'attente du public, comme aujourd'hui il attend un changement de mise en scène quand le texte est le même.

Quand un texte est repris c'est que le poète a échoué la première fois et qu'il corrige sa pièce pour réussir (par ex. Térence et l'Andrienne)

 

 

"Le spectacle à Rome n'est pas en rapport de ressemblance, de paradigme avec une réalité dont il serait l'image : le spectaculaire est du réel intensifié " la pertinence de votre présentation de ce spectacle, et en cela elle rejoint une bonne part de la création performative contemporaine, est qu'elle écarte toute notion de création représentant une réalité extérieure préalable (ou intérieure à l'artiste) et donc divine, morale ou modèle.

À l'inverse, la soumission au spectaculaire, l'obligation de "canons" n'induit-elle pas une énorme répétition et peu de création ?

 

NON car dans une performance artistique vous avez toujours une part faite au connu, qui rend possible la perception du spectacle. Cette part de connu est aujourd'hui au théâtre soit la mise en scène réaliste, soit la psychologie des personnages, soit une forme de récit attendu (vaudeville, théâtre politique etc.), on peut même avoir les trois à la fois dans le " théâtre de boulevard ". Dans les théâtres anciens la part d'inconnu est le jeu avec les différents codes du spectaculaire, - code de l'écriture, des personnages, des situations, de la gestuelle - jeux qui créent un suspense : jusqu'où le poète, l'acteur iront-ils trop loin? Ne vont-ils pas ruiner le spectacle et subir un échec ? On ne perçoit souvent la répétition que chez les autres parce qu'elles n'interviennent pas dans le même domaine.

 

 

 

Bien qu'hyper cadrée, dépendante de l'événementiel est-ce que cette autonomie du moyen n'a pas permis - limité par la demande du public- de faire évoluer l'aspect formel de l'actio ? Et, plus loin, est-ce que la future découpe en arts autonomes ne provient pas de cette fragmentation ?

 

OUI pour ce qui est de la découpe en arts autonomes : musique, déclamation, chant, danses mais qui se réalise justement en dehors des pratiques de l'éloquence
NON vous ne pouvez pas parler de l'aspect formel de l'actio, de sa technique si vous voulez, car l'actio est un concept d'analyse de l'éloquence ce n'est pas une réalité isolable, il en est de même de l'inuentio, de l'elocutio, de la dispositio. C'est pourquoi il s'agit de noms d'action, fait sur des verbes avec un suffixe en -tio L'actio est l'actualisation du discours, par le corps, la voix, mais elle intervient aussi dans la formulation, selon le contexte et l'interaction avec les assistants - destinataires

 

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