REVUE 6
photo Planquette de la place des droits de l'homme devant la mairie d'Evry
DE LA VILLE EN GENERAL ET DE LA THEATRALITE EN PARTICULIER.

par Jacques LONGUET, historien

Dans ce bel ouvrage de jeunesse que constituent les " Poésies de A.O.Barnabooth ", Valéry LARBAUD se surprend à écrire :

" J'ai des souvenirs des villes comme on a des souvenirs d'amour ".

La force même de cette citation attire l'attention sur cette magie excitatrice qu'exerce toute forme de concentration humaine sur celui ou celle qui, à travers sa découverte, tente d'en comprendre la clé. Organisation des espaces, ajustement des formes, réseaux multiples de circulation, imbrication des volumes…tout concourt à la fois à se questionner mais aussi et surtout à chercher au-delà du bâti et de son agencement ce que fut la volonté de l'homme ou des hommes créateurs d'aussi complexes réalisations. Les villes traditionnelles, celles dont l'histoire s'étale sur plusieurs siècles, constituent ainsi, de par des phénomènes de juxtaposition chronologique, un véritable labyrinthe d'idées qui permettent de suivre l'écheveau multiforme de tant et tant de générations d'artistes et d'urbanistes, voire tout simplement d'une population obéissant aux pressions démographiques du moment.

 

Il en va tout autrement de ces villes nouvelles nées de façon artificielle après avoir été pensées et réfléchies dans les bureaux des ministères et les cabinets d'urbanistes obéissant consciemment ou non, aux grandes tendances architecturales du moment.

Modeste par ses ambitions, la ville d'EVRY nous fournit à cet égard bien des références. " Dessine-moi une ville ", aurait pu dire le Petit Prince de SAINT EXUPERY, à tous ceux qui, peu ou prou, furent les concepteurs d'un projet aussi téméraire.

Téméraire au sens où il fallut braver le temps, ce qui est tout à fait contraire à l'esprit d'émergence du tissu urbain. N'est-ce pas par les années et par les siècles qu'il se peaufine, qu'il se patine, qu'il s'enracine et qu'il acquiert ainsi tout à la fois une noblesse et une âme.

 

A Evry, le temps n'a pas de prise : vite, il faut construire en 30 ans de quoi accueillir 300 000 habitants (les prévisions optimistes seront heureusement revues à la baisse, compte tenu de la crise démographique entamée dès 1973/74 et accentuée par la crise économique, autour de 100 000 habitants) ; vite, il faut créer des emplois pour stabiliser 50% de la population et enrayer les migrations pendulaires ; vite, il faut organiser les services pour satisfaire dans l'urgence les besoins ; vite, il faut construire en 5 ans une cathédrale et en guère plus de temps une mosquée…

Le temps n'est plus une référence. L'œuvre urbanistique est déjà réalisée alors que le rideau vient à peine d'être levé.

 

L'effet n'en est pas moins saisissant, mais une fois le gigantesque ballet des grues terminé, il faut encore du temps pour fixer les repères et forger la mémoire de l'espace urbain. Chacun va alors, progressivement, s'approprier l'espace, le sien, celui du quartier, celui du voisinage, puis, un peu plus tard, l'espace public, mûri pour lui, pensé pour lui et qu'il va pouvoir désormais faire sien.

L'homo urbanus entre ainsi dans la ville comme on rentre dans le cœur d'une action, avec une forme authentique de théâtralité.

C'est cette théâtralité qui en particulier a permis l'émergence du cœur administratif de la cité, avec cette place des 3 pouvoirs, imitée d'Oscar Niemeyer et de Brasilia, qui juxtapose, autour d'un noble plan d'eau, les pouvoirs de l'Etat, du Département et de la Justice.

Mais la théâtralité est encore plus achevée dans le cadre de la Place des Droits de l'Homme et du Citoyen qui mérite une attention toute particulière.

photo Planquette de la place des droits de l'homme devant la mairie d'Evry

On en connaît l'origine : une municipalité à l'étroit dans un hôtel de ville qui remontait au début des années 60 ; une Chambre de Commerce et d'Industrie désireuse de quitter l'ancienne sous-préfecture de Corbeil-Essonnes pour s'ancrer dans la " ville-préfecture " ; un appel pressent d'EPEVRY aux autorités religieuses, relayé aussitôt par une forte impulsion de l'évêché de créer un lieu de culte enfin digne de la ville nouvelle…

Tous les ingrédients étaient en place pour créer cet espace central dont les urbanistes des années 70 avaient volontairement privé le projet primitif au profit d'un centre commercial hypertrophié et phagocytaire de par sa vocation régionale.

Le bon sens n'imposait-il pas le respect de ce qui depuis plusieurs siècles constitue le noyau même de toute structure urbaine, à savoir la place, sur laquelle se donnent rendez-vous l'église, l'hôtel de ville et le traditionnel débit de boissons ?

 

Il fallu donc que débutent les années 90 pour que s'organise cette gigantesque mise en scène d'un cœur de ville conçu à l'image d'un véritable décor théâtral. F.SENAUD Trois peintures d'Evry suspendues

 

Dès le départ, et ceci principalement sous la pression de Mario BOTTA, l'unité de matériaux s'y impose : ce sera la brique, matériau noble par excellence, matériau des origines, fruit du travail des hommes et dont la qualité du vieillissement n'a rien à envier au béton décoffré des années 70. C'est l'architecte DESLANDES qui se lance le premier dans l'aventure dès 1990 avec l'impressionnant bâtiment de la Chambre de Commerce et d'Industrie de l'Essonne et donne le ton de la transparence par des parois de verre qui font partout entrer la lumière. A l'intérieur, on se croirait sur des coursives et par des formes circulaires symboliques, sortes d'hublots cyclopéens, DESLANDES marque le bâtiment d'une patte qui est toujours la sienne. Le " côté jardin " de la future scène est désormais en place.

 

C'est bientôt le tour de Jacques LEVY qui reçoit commande de l'Hôtel de Ville et s'y livre à un travail similaire de transparence par le biais d'une verrière constituant un gigantesque hall lumineux pour ce bâtiment républicain.

 

A Mario BOTTA de mettre en place enfin sa " Maison de Dieu, Maison des Hommes " sous la forme d'une cathédrale ô combien symbolique puisqu'elle sera la seule à avoir été édifiée en France au XXème siècle. Cylindre tronqué, couronne de 24 tilleuls, aspect défensif…mais où est donc la transparence ?

Elle apparaît en fait dès l'entrée même dans l'édifice, par cette gigantesque verrière qui assure une lumière zénithale optimale chère à l'architecte du Tessin.

L'édifice se prolonge comme sous forme de coulisses par des commerces et des habitations délimitant ce qui deviendra, à terme, le délicieux " clos de la cathédrale ", espace de silence au milieu des bruits de la ville.

Reste la scène : ce sera l'œuvre magistrale de Catherine GUSTAVSON, avec cette place des Droits de l'Homme et du Citoyen, véritable orchestra des temps modernes s'ordonnant au pied d'une cavea de gradins, décorée de vasques et animée, pour un temps, de jets d'eau facétieux.

photo Planquette de la place des droits de l'homme devant la mairie d'Evry

Ainsi, le décor est planté et l'on pourrait imaginer, comme aux temps médiévaux, que place soit donnée à la représentation des si populaires mystères de la Passion. Un contentieux délicat avec l'entrepreneur et une fragilisation des structures n'en permet pas hélas aujourd'hui une utilisation optimale.

Des moments forts ont toutefois donné à cet espace une force de convivialité étonnante. Retenons tout particulièrement l'émouvante cérémonie de bénédiction des cinq cloches de la cathédrale et le concert luminographique de Jorge Orta organisé sur le corps même de l'édifice cathédral sur le thème de la croix. Aujourd'hui, les skateurs en ont fait un espace ludique adapté à leurs besoins ; demain, sans nul doute, au-delà des manifestations spectaculaires du Téléthon, ce cœur de ville saura offrir à la population cette animation forte qui rend tant et tant de places à travers l'Europe et le monde attractives, renouant avec cette tradition du spectacle hors-les-murs, du spectacle de rue, celui auquel le peuple adhère car il en est tout à la fois le spectateur et l'artisan.

" Il est des lieux où souffle l'esprit ", disait Maurice BARRES dans " La colline inspirée ".

Gageons que cette place, à l'avenir, de par sa conception, soit prompte à lui donner raison.

 

Evry, juillet 2002.
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