REVUE 8
Jean Epstein, " le plus grand commun langage "

Chute_UsherNous avons tous une idée de ce que signifie, pour nous, le "langage de l'image" au cinéma : c'est soit le fait que les images racontent une histoire, soit le fait qu'elles suscitent des émotions, des sentiments chez les spectateurs, cela peut être, tout simplement, la symbolique des images ou encore le fait que les images nous transmettent des informations, voire un message ("film à message"), qu'il y ait la présence d'un discours dans le film, ou que les images du film entraînent une réflexion chez le spectateur.
Tout d'abord, nous remarquons que nous sommes incapables de donner une définition précise du "langage de l'image", bien que nous pensions savoir ce qu'est le "langage de l'image", nous en avons, en réalité, une idée vague et confuse. Mais nous observons aussi que toutes nos tentatives de définition sont des exemples de l'impact que les images produisent sur les spectateurs. En voulant donner une définition du "langage de l'image", nous avons, en fin de compte, montré que le "langage de l'image" est étroitement lié à son pouvoir puisque lorsque nous pensons au "langage de l'image" nous parlons du pouvoir de l'image.
En répondant à la question du "langage de l'image" nous ne serons donc jamais loin de la question du pouvoir de l'image.

Dans l'article "Le plus grand commun langage", extrait des Ecrits sur le cinéma, tome 2, Jean Epstein nous apprend que le cinéma a été inscrit parmi les langues officielles de l'O.N.U. Il sous-entend clairement que le cinéma pourrait être cette langue universelle que les hommes n'ont cessé de chercher à atteindre. En effet, pour introduire son idée du cinéma comme "plus grand commun langage ", il évoque les tentatives précédentes des hommes" Qu'elle fût latin d'Eglise ou de cuisine, français aristocratique ou anglais commercial, volapük ou espéranto" et ajoute "la langue universelle restait l'un de ces rêves que l'humanité ne parvenait pas à réaliser complètement.", il utilise ici un imparfait "restait", on comprend donc que pour Epstein cette langue universelle n'est plus un rêve "que l'humanité ne parvenait pas à réaliser complètement" mais quelque chose auquel elle est parvenue. Mais il émet vite une nuance, selon lui, c'est le cinéma muet et plus précisément la langue des images qui constitue une langue universelle.


Pourquoi la langue des images peut-elle être dite universelle? La langue des images est affirmée universelle, par Epstein, selon quatre points :

  • "les signes les plus concrets, les plus réels, qu'on puisse donner des choses", en effet, le cinéma n'utilise pas un signe abstrait pour représenter telle chose (par exemple, le langage verbal, un mot pour une chose) mais le cinéma re-présente la chose, le signe d'une chose c'est la re-présentation de cette chose-même.

  • le rapport entre l'image et le spectateur est immédiat, "le plus utilisable directement par la mémoire, l'imagination, l'intelligence". C'est la conséquence du premier point, puisque le signe d'une chose c'est la re-présentation de cette chose-même, "elle convainc immédiatement".

  • l'image "n'a guère besoin d'être analysée selon la logique, pour pénétrer de son sens le spectateur et l'émouvoir", "une suite d'images n'est pas tenue de passer longuement par le crible déchiffreur de la raison"

  • l'image "n'obéit pas à la logique classique, mais à une autre sorte d'enchaînement : celui des sentiments, celui dont les images sont éminemment capables de déclencher la foudroyante propagation".


La spécificité du langage de l'image serait donc d'être immédiat, non contraints aux règles de la logique et d'user de l'outil des sentiments, des émotions, qualités qui lui donnent toute sa puissance, et Epstein ne l'oublie d'ailleurs pas puisqu'il nous parle de "foudroyante propagation".

Par contre, il affirme que le langage des images est "inapte à véhiculer des suites d'idées" tout en nuançant cette affirmation puisqu'il s'empresse d'ajouter que "le domaine sentimental et plus ou moins irraisonnable possède, lui aussi, ses vérités profondes et subtiles", que les sentiments "transforment et enrichissent notre compréhension du monde". Il explique que l'image suscite une émotion, émotion qui ne deviendra réflexion qu'après qu'il y ait eu priorité du sentiment sur l'intelligence, on ne parvient donc à "l'idée" qu'en étant passé avant par l'émotion. Selon lui, le langage des images est "une langue de poésie".


Mais Epstein ne commettrait-il pas l'erreur qu'il dénonce lui-même, "nous sommes […] imprégnés du préjugé cartésien qu'il nous semble souvent que, hors de l'ordre raisonné, il n'y a pas de pensée valable" ? En effet, il affirme qu'il y a une "pensée valable" dans le cinéma, mais comment peut-il y avoir de la pensée sans idées ? Comment peut-on avoir des vérités sans idées alors que par définition, une idée est vraie, est donc une vérité ? Il nous faudra répondre à ces questions et plus précisément à la question suivante : y a-t-il de la pensée, des idées dans les images, au cinéma ?


Epstein émet d'énormes réserves sur l'universalité du cinéma parlant, pourtant, quand l'O.N.U. inscrit le cinéma comme langue officielle, nous sommes déjà en 1946, le premier film parlant datant de 1927 ("Chanteur de jazz" d'Alan Crosland ), on peut donc supposer que lorsque l'O.N.U. inscrit le cinéma, il pense également au cinéma parlant. Le cinéma parlant aurait donc gardé, mais peut-être de manière moins évidente, les valeurs d'universalité du cinéma ?

Nous pouvons affirmer sans nous tromper que Epstein répondrait oui à cette question. Les indices pour formuler cette affirmation sont dans le texte-même. Selon lui, "le cinéma sonore est devenu le cinéma bavard", le cinéma s'est laissé emporter par cette innovation technologique et a cédé à son "complexe" face au roman et au théâtre en tentant de leurs ressembler. Epstein donne la solution pour que le cinéma sonore redevienne ce qu'était le cinéma muet c'est-à-dire universel, les films sonores doivent "se préoccuper d'être compréhensibles par leur signification la plus directe, c'est-à-dire visuelle", par-là nous pouvons supposer qu'il sous-entend, par exemple, le symbolisme des images.

 

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