REVUE 8
Exaltation des théoriciens du cinéma sur la question du langage de l'image filmique

Il est important de montrer dans quel contexte la question du langage de l'image filmique est apparu pour comprendre pourquoi la plupart des théoriciens du cinéma (et Epstein n'y échappe pas) défendent la thèse, selon laquelle il y a langage de l'image filmique, avec une telle exaltation, passant alors, pour certains, pour des illuminés.

Le cinéma était tout d'abord une attraction foraine, il dut donc s'imposer comme art, et l'on sait que ce fut difficile. Les critiques des années dix, provenant pour la plupart de la critique littéraire, n'avaient pas de mots assez durs pour fustiger un "divertissement stupide, abrutissant, dangereux pour l'intelligence et la moralité" : le film "est un divertissement d'ilotes, un passe-temps d'illettrés, de créatures misérables, ahuris par leur besogne et leurs soucis […], un spectacle qui ne demande aucun effort, qui ne suppose aucune suite dans les idées, ne soulève aucune question, n'aborde sérieusement aucun problème, n'allume aucune passion, n'éveille au fond des cœurs aucune lumière, n'excite aucune espérance, sinon celle, ridicule, d'être un jour "star" à Los Angeles." (Georges Duhamel, Scènes de la vie future).

A cette violence, les théoriciens du cinéma, défendant la thèse selon laquelle le cinéma est un art et donc qu'il y a langage de l'image filmique, répondirent par une autre violence, l'exaltation et l'utilisation d'image quasi-religieuse, "cette violence aveugle que caractérise les premières théories du cinéma" (Walter Benjamin, L'œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique, chapitre VII) : "Le langage des images n'est pas encore au point parce que nos yeux ne sont pas encore faits pour elles. Il n'y a pas encore assez de respect, de culte, pour ce qu'elles expriment" (Abel Gance), "En somme, tous les termes hasardeux que nous venons d'employer ne définissent-ils pas la prière ?" (Alexandre Arnoux, Cinéma).


Mais W.Benjamin nous a montrés dans L'œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique qu'il s'agissait d'un débat absurde et que tous, partisans comme opposants de la thèse du cinéma comme étant un art, passaient à côté d'une question plus importante : "on ne s'était pas demandé d'abord si cette invention même ne transformait pas le caractère général de l'art". En effet, avec la reproductibilité technique, c'est la notion même d'art qui est transformée, et c'est d'autant plus le cas avec le cinéma puisque la reproductibilité technique des films "n'est pas une condition extérieure de leur diffusion massive" mais "est inhérente à la technique même de leur production. Celle-ci ne permet pas seulement, de la façon la plus immédiate, la diffusion massive des films, elle l'exige. Car les frais de production sont si élevés que, si l'individu peut encore, par exemple, se payer un tableau, il est exclu qu'il achète un film." (Walter Benjamin, L'œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique, chapitre IV, note1).

Il y a changement fonctionnel de l'art avec le cinéma (comme avec la photographie), d'une valeur cultuelle, l'art passe à une valeur d'exposition. Selon W.Benjamin, avec le cinéma, il y a affranchissement des bases cultuelles, il ne s'agit plus de contemplation, ni de recueillement mais d'exposition et de distraction. On comprend mieux maintenant pourquoi les théoriciens du cinéma font appel à des images religieuses pour démontrer que le cinéma est un art, "Il est très instructif de constater que le désir de conférer au cinéma la dignité d'un "art" contraint ces théoriciens à y introduire, par leurs interprétations, avec une témérité sans égale, des éléments de caractère cultuel." (W.Benjamin, L'œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique, chapitre VII)

 

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Les limites de ce langage du cinéma ?

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